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reportage

"Face au terrorisme islamiste, la présence belge au Mali est essentielle"

Les hélicoptères NH-90 Caïman belges ont intégré un camp dans le désert malien, en soutien de la lutte contre les terroristes islamistes. ©Vincent Georis

Rencontre avec le général belge Deconinck, chef des forces de l’ONU au Mali, et avec des militaires belges et allemands opérant des hélicoptères. Sur le terrain, les islamistes multiplient les attaques meurtrières.

La terre rouge du Sahel balaie la base militaire de Camp Castor. Sortie droit de l’enfer, elle s’infiltre partout. Comme la terreur imposée ici depuis cinq ans par Al-Qaïda, l’État islamique, Boko Haram et d’autres groupes djihadistes. Nous sommes à Gao, dans le désert malien.

Au bout de la piste d’atterrissage, les moteurs du C-130 Hercules belge vrombissent. Cinq commandos de la nouvelle unité AMPT ("Air Mobile Protection Team") se déploient hors de l’avion-cargo. Armes au poing, de redoutables Scar de la FN, ils sécurisent les lieux. Sur le tarmac, il fait 50 degrés.

Le général-major belge Jean-Paul Deconinck débarque, entouré de sa garde rapprochée. Il est le chef de la Minusma, une force de 13.000 Casques bleus chargés de stabiliser le Mali, une mission considérée comme la plus dangereuse depuis la Somalie. Il est accompagné du ministre belge de la Défense Steven Vandeput et de parlementaires. Un convoi blindé de la Bundeswehr, l’armée allemande, transporte la délégation au cœur du camp militaire.

Détachement germano-belge

Pour la première fois de l’histoire, des soldats belges et allemands forment un détachement binational, unis par le désert et la lutte antiterroriste. Les Européens opèrent huit hélicoptères. Quatre Tigre d’attaque allemands, deux NH-90 Caïman belges, des hélicoptères de transport, et deux NH-90 allemands.

"La zone d'influence des terroristes au Mali grandit"

"Nous menons des missions mixtes, avec des militaires belges et allemands en cabine. L’expérience est unique, sans précédent", dit le lieutenant-colonel allemand Sebastian Koehler. Les NH-90 ont mené 157 missions depuis mai 2017. "Tempêtes de sable, chaleur extrême, harcèlement des groupes terroristes, les défis sont nombreux. La plus grande menace, ce sont les petites armes automatiques, poursuit-il, Mais quand nos hélicoptères arrivent, les combattants djihadistes s’en vont. Nos appareils sont tout simplement dissuasifs."

Le commandement est allemand. Les soldats de la Bundeswehr sont au nombre de 950, pour une cinquantaine de Belges issus du 1er Wing de Beauvechain. Les appareils belges sont là depuis mars, pour quatre mois. Ils ont effectué 152 heures de mission.

Un hélicoptère NH-90 Caïman. ©BELGA

Un NH-90 est dédié aux interventions médicales. "Nous devons stabiliser les blessés au sol, dit un médecin belge. Neuf fois sur dix, ce sont des victimes de mines. Mais on doit faire attention aux pièges. Il arrive que les djihadistes blessent des gens pour attirer des hélicos médicaux. Dans ce cas, il faut se battre, et même nos infirmières sont armées." L’hélicoptère ambulance intervient sans attendre pour les soldats européens. "Pour les blessés africains, ils font appel à des hélicoptères ukrainiens, après autorisation de l’ONU", soupire un militaire.

L’autre NH-90 belge transporte des marchandises et des troupes. "Nous avons transporté des Français qui seraient restés plusieurs mois dans le nord du pays si nous n’étions pas intervenus", raconte un pilote.

Camp Castor est un lieu central. Une zone abrite des "grandes oreilles", un système d’écoute sophistiqué couvrant toute la région, révèle une source.

©Mediafin

Le Mali est plongé depuis cinq ans dans un conflit asymétrique, où l’ennemi utilise tous les moyens d’attaque. En 2012, les terroristes salafistes et des séparatistes touaregs (MLNA) se battant pour l’indépendance de la région de l’Azawad (nord) déclenchent une insurrection. Ils sont équipés d’armes libyennes récupérées des forces battues de Kadhafi. Très vite, ils sont rejoints par Al Qaïda au Maghreb (Aqmi), des djihadistes du Mujao et de Boko Haram. Sans parvenir à s’entendre, ces groupes sèment la terreur, massacrent à tour de bras, imposant la charia à l’une des populations les plus pauvres du monde. Ils multiplient les trafics de drogue et d’humains.

Lorsqu’ils touchent au sud du Mali, fin 2012, la France déclenche l’opération Serval. La plus grande opération militaire aéroportée depuis la Seconde guerre mondiale. Les terroristes, décimés, se replient.

L’ONU déploie début 2013 la Minusma, l’une de sa plus importante force de stabilisation du monde, pour pacifier le pays. L’Europe envoie l’EUTM ("European Union Training Mission") pour former l’armée malienne. La Belgique, le premier pays à soutenir la France, jouera un rôle clé. Elle dirigera pendant deux ans l’EUTM.

"Moustache de Fer"

En 2017, le général-major Deconinck a pris la tête de la Minusma. Son travail sera apprécié et son mandat renouvelé.

Le général-major belge Jean-Paul Deconinck s’entretient avec un général allemand se trouvant sous son commandement. ©Vincent Georis

Le "force commander", très respecté de ses hommes, n’a pas volé son surnom de "Moustache de Fer". Les yeux perçants, le verbe franc, il laisse entrevoir une autorité incontestée qu’une moustache bien taillée vient renforcer. Son pistolet Five-Seven ne quitte pas sa ceinture.

"Le général Deconinck a sorti les Casques bleus de leurs casernes pour les déployer dans le pays. Alors que d’habitude, dans ces missions, ils restent enfermés", dit l’adjudant-major Werner Huysmans. Le P90 dans un sac discret à portée de main, cet officier est sur le qui-vive. "La situation reste instable. Dans quelque temps ce sera la fin du ramadan, c’est certain il y aura une attaque", ajoute-t-il.

La Minusma compte 14 bases et 25 camps répartis sur le territoire. Certains ont été la cible d’attaques meurtrières. La sécurité du quartier général à Bamako est renforcée par des gardes de G4S.

Les violences reprennent

L’opération Serval, renommée Barkhane, a coûté la vie à 22 Français et 200 terroristes. Forte de 4.000 hommes et d’un équipement ultramoderne, elle a réussi à retirer aux islamistes le contrôle des grands axes et à les pousser dans leurs retranchements. Sans venir à bout du mal.

"Le commandement djihadiste, basé au nord de l’Afrique, avait anticipé l’opération Serval. Ils ont prévu une retraite suivie d’un redéploiement", dit un expert militaire lors d’un briefing à Bamako.

Après avoir subi de lourdes défaites, les djihadistes ont été rejoints par l’État islamique. L’an dernier, plusieurs factions se sont regroupées au sein du "Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans", un nom passe-partout. Depuis, les attaques de tout type se multiplient, du véhicule bourré d’explosifs aux combattants kamikazes.

Leur stratégie d’occupation s’est affinée. "Ils entrent sans arme dans les villages, prêchent l’islam, distribuent des médicaments et de la nourriture. Après quelques mois, ils reviennent avec des armes pour soumettre la population", ajoute l’expert.

Ce regain de violence l’inquiète. "Depuis le début de cette année, on compte 102 attaques contre l’ONU, les troupes françaises ou maliennes. Si ça continue, on sera à trois cents attaques à la fin de cette année, contre une centaine l’an dernier", dit-il.

"C’est dur. Nous sommes ciblés autant que les forces maliennes."
jean-paul deconinck
général-major, "force commander" de la minusma

Les troupes de l’ONU ont perdu 170 hommes depuis le début du conflit. "C’est dur. Nous sommes ciblés tout autant que les forces maliennes", explique le général Deconinck. "Ces derniers temps, on rencontre de plus en plus de problèmes d’insurrection dans le centre du pays." Les conflits ancestraux remontent à la surface. En mars, des violences communautaires ont éclaté au centre, entre des Peuls et des Dogons. Une région jadis prisée par les touristes, aujourd’hui sous l’emprise de la terreur. "Face au terrorisme islamiste, la présence belge et européenne au Mali est essentielle car la menace qui pourrait peser sur l’Europe et la Belgique trouve sa source ici", dit l’ancien patron des forces terrestres belges.

Les Casques bleus se sentent parfois démunis. "Nous devons tenir nos positions, sans intervenir d’initiative contre les terroristes, ce n’est pas dans notre mandat", précise le colonel Moore, de l’US Navy. "Il faut sans cesse rester sur ses gardes. Il y a six mois, des terroristes sont entrés dans un camp déguisés en fermiers, ils ont eu le temps de déclencher des explosifs". D’aucuns plaident pour l’élargissement de leur mandat.

Les Belges restent au Mali

Proche de la retraite, le général Deconinck quittera le Mali en octobre. Les forces belges, plus de 150 soldats, restent sur place. "Dès mon arrivée, j’ai fait l’état des lieux des grandes menaces pour la Belgique. C’est un choix personnel d’investir au Sahel. Nous avons encore des choses à faire ici", dit Steven Vandeput.

Les terroristes islamiques préparaient ce conflit de longue date. Dans ce conflit, la stratégie suivie est celle de "La Gestion de la Barbarie", un livre écrit en 2004 par l’islamiste Abu Bakar Naji. Mener des attaques incessantes pour épuiser l’ennemi, des opérations théâtrales sanglantes dans le monde, gérer la barbarie en offrant une protection et des médicaments aux populations les plus démunies.

Dans "Al Qaïda is moving to Africa", rédigé en 2006, Abu Asam Al Ansai décline une stratégie propre au Sahara. Profiter de la faiblesse économique de la région, de la présence de communautés islamiques, d’une géographie difficile, comme un vaste désert au nord du Mali, des pays divisés en plusieurs communautés, des ressources minières importantes et de la proximité culturelle avec l’Europe permettant une réexportation du djihad.

Cinq ans après la rédaction de ce livre, Al Qaïda mettait le pied au nord du Mali.

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