"Il était une référence d'intégrité morale, d'humilité et de bon sens"

François de Selliers. ©RV DOC

Témoignage d’un homme d’affaires belge basé en Afrique du Sud depuis trois décennies. Il a vécu l’apartheid, la révolution douce et a eu l’occasion de rencontrer Nelson Mandela en personne. Il retient de lui un grand homme dont le sens de l’humour n’avait d’égal que celui du pardon.

Le Belge François de Selliers de Moranville vit en Afrique du Sud depuis trois décennies. Nommé directeur d’une société de textile en 1982, il a vécu l’apartheid, la libération de Mandela et la suppression du racisme légal. Il a combattu la ségrégation au sein de son entreprise, il a craint une contre-révolution de l’élite blanche, il a soutenu les réformes économiques. Témoignage.

En 1982, vous étiez chef d’une entreprise de 3.000 personnes dans un pays ségrégationniste. Souteniez-vous l’apartheid?

François de Selliers: Non. Au-delà même de l’iniquité fondamentale de ce système, je me suis très vite rendu compte que l’apartheid ne serait pas tenable sur le plan économique. Notamment en raison des troubles sociaux qu’il provoquait, du manque total de confiance des ouvriers à l’égard du patronat, mais aussi des coûts d’infrastructures, du fait de la séparation forcée de toutes les facilités sociales indispensables au bon fonctionnement d’une entreprise et, pire encore, de la difficulté pour les entreprises de s’insérer dans le commerce international. J’ai donc décidé de mettre en place d’importants programmes d’éducation et de supprimer la ségrégation au sein de l’entreprise en faisant participer tout le personnel à la construction d’une vision et mission communes.

Comment avez-vous vécu la suppression de l’Apartheid?

Avec joie et soulagement pour les raisons ci-dessus mais aussi avec une certaine inquiétude devant l’inconnue que présenteraient les nouvelles structures et législations. Les Blancs, d’autre part, étaient loin d’être unanimes pour sa suppression et contrôlaient encore la police et l’armée. Pouvait-il y avoir une révolution de la droite qui mènerait tout droit au bain de sang?

Quel impact ce tournant a-t-il eu sur vos affaires?

Il nous a de suite permis de nous réintégrer dans le commerce international qui était notre seul espoir de survie.

Comment évolue le pays depuis l’accession de Mandela au pouvoir?

Le pays a plutôt bien évolué sur le plan économique et financier grâce notamment au "super-ministre" des Affaires économiques et financières, Monsieur Trevor Manuel un homme capable, qui a une longue expérience de l’industrie et du commerce dont il était déjà le ministre à l’époque de l’apartheid.

Il est cartésien, incorruptible et maintient fermement en place ses programmes/budgets annuels et à plus long terme. L’administration s’est quelque peu détériorée à cause du licenciement de nombreux fonctionnaires compétents qui, heureusement, ont souvent été réengagés comme consultants pour former ceux qui les remplaçaient.

Des efforts considérables ont été accomplis sur le plan de l’urbanisation sociale par la construction de dizaines de milliers d’habitations pour les personnes désavantagées (jamais assez, bien sûr) et sur le plan de l’éducation. Mais ces efforts n’ont pas encore comblé l’inégalité culturelle causée par l’apartheid. Dix-huit années sont loin d’être suffisantes pour remédier à une absence quasi-totale d’éducation, à cause notamment d’un manque chronique d’éducateurs bien formés et compétents sans compter qu’ils sont très mal payés. L’aggravation du sida ne facilite pas non plus l’évolution, à cause des pertes nombreuses qu’il cause chez les travailleurs qualifiés. Le tourisme, lui, a explosé et est un considérable fournisseur d’emplois à des employés dont les compétences s’améliorent rapidement. La corruption est endémique sous des aspects les plus divers. Rien n’a vraiment changé sur ce plan. La criminalité s’accroît dans les grandes villes à cause de l’émigration depuis les régions agricoles et en raison du manque d’emplois pour les sans-abri. Elle est plus ou moins contenue, par une police insuffisante et souvent incompétente, dans les centres et les faubourgs nantis, mais pas dans les nombreux bidonvilles.

Que représente pour vous la disparition de Mandela?

Une grande tristesse. C’était un homme d’un charisme profond assorti d’un grand sens de l’humour et de la diplomatie. J’ai eu l’occasion de le rencontrer à quelques reprises. Son idée de la "Rainbow Nation" qui a contribué à aplanir les tensions raciales inévitables post-apartheid et son sens du pardon et de la cohésion du pays étaient indispensables pendant la transition. Je me souviens de sa présence à la Coupe du Monde de Rugby en 1995 et de son support enthousiaste pour l’équipe sud-africaine qui était composée quasiment à 100% de joueurs blancs. Ce fut un catalyseur important du support des Sud-Africains blancs pour le nouvel État. Il était un grand modérateur, une référence d’intégrité morale et idéologique, d’humilité et de bon sens pour beaucoup de politiciens de tous les partis.

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