reportage

"Le Congo a une indépendance de papier"

©Kristof Vadino

Immersion à Matonge, quelques jours avant la fête d’indépendance du Congo. Le quartier bruxellois, secoué par des débordements lors de la manifestation "Black Live Matters", n’a pas le cœur à la fête. La diaspora congolaise, ici comme au Congo, a soif de reconnaissance. Et de changement.

Le soleil d’été baigne Matonge de lumière. À peine entré dans ce triangle formé par les chaussées de Wavre et d’Ixelles et la rue de la Paix, que l’on retrouve l’âme du Congo. Étalages bigarrés aux senteurs tropicales, discussions animées à la devanture des coiffeurs, églises évangélistes aux portes grandes ouvertes, agences de voyages aux destinations de rêve...

Matonge est aussi le nom d’un quartier de Kinshasa, comme un miroir abolissant les distances. Pousser la porte d’un commerce, d’un café ou d’un restaurant, c’est basculer là-bas en restant ici. Dans cet immense pays d’Afrique centrale, indissolublement lié à la Belgique par l’histoire. Pour le meilleur et pour le pire.

Le 30 juin, le Congo célèbre ses 60 ans d’indépendance. Cette année, Matonge n’a pas le cœur en fête.

"Je ne fête jamais l’indépendance", lâche Patrick, un coiffeur, ciseaux à la main, "le Congo n’est pas indépendant. Il dépend totalement des Occidentaux." La phrase tombe comme un couperet. Et elle se répète lors d'autres rencontres. Ici, les discours d'indépendance laissent un goût mitigé. La crise du coronavirus plombe aussi les festivités.

"Le Congo est le pays le plus riche du monde en minerais. Mais ses richesses sont détenues par d'autres. Nous sommes l’un des peuples les plus pauvres de la planète", poursuit-il.

L’étincelle de l’affaire George Floyd a fait exploser une indignation latente lors de la manifestation "Black Lives Matters" du 7 juin. Une colère nourrie par des années d’inertie en RDC et un sentiment de non-reconnaissance des crimes coloniaux. Des statues de Léopold II ont été parées de rouge sang, comme pour tenter d’effacer une histoire indélébile, complexe, où se confondent les rêves de grandeur d'une nation avec la réalité d'un peuple opprimé

"Franchement, je ne pense pas que ça changera quelque chose de retirer des statues. Plus de 110 ans ont passé depuis la mort de Léopold II. C’est trop tard. La question, c’est: qu’est-ce qu’on fait maintenant ?"
Patrick
Coiffeur au quartier Matonge

Qui a tort, qui a raison?

"Franchement, je ne pense pas que ça changera quelque chose de retirer des statues. Plus de 110 ans ont passé depuis la mort de Léopold II. C’est trop tard. La question, c’est : qu’est-ce qu’on fait maintenant ?", résume-t-il. 

©Kristof Vadino


Ceux que l’on ne voit pas

Rue Longue Vie, la patronne du restaurant Cap Africa prépare sa terrasse. "Matonge, le jour de l’indépendance, ce n’est plus comme avant… On faisait la fête pendant deux jours, des gens et des musiciens venaient de partout", dit-elle. 

Quelques rues plus loin, des jeunes palabrent. "Le 30 juin? On va manifester. On ne fête pas l’indépendance du Congo", dit l’un d’eux, Jackson. "Le Congo a une indépendance de papier."

"Nous avons l’impression de n’avoir aucun statut en Belgique. Nous sommes ceux que l’on ne voit pas."
Jackson
Un jeune du quartier Matonge

Des associations locales prévoient une marche le 30 juin. "Nous voulons que ce qui s’est passé au Congo lors de la colonisation soit reconnu. Nous avons droit à la reconnaissance. Retirer les statues, c’est une forme de reconnaissance. Nous avons contribué à construire la Belgique", ajoute-t-il.

Reconnaissance. Le mot revient souvent. "Nous avons l’impression de n’avoir aucun statut en Belgique. Nous sommes ceux que l’on ne voit pas."

Marche pacifique

"C’est les 60 ans, mais le Congo n’est pas encore indépendant."
Demu Koya

Demu Koya, dit "Cent Béton", est un des organisateurs de la marche. Il la veut pacifique et respectueuse des règles de distanciation. "C’est les 60 ans, mais le Congo n’est pas encore indépendant. Il est dirigé par les pays voisins et des puissances occidentales. Nous voulons d'une reconnaissance. Nous allons aussi demander la justice pour les massacres perpétrés en RDC", explique-t-il, "on voulait un vrai changement au Congo, mais le même système est toujours en place."

Demu Koya se souvient de Félix Tshisekedi. Ils se fréquentaient, lorsque l’actuel président de la RDC vivait à Bruxelles. "Aujourd’hui, on l’appelle 'Fachi Béton', c’est son surnom, il a pris le même que moi", raconte-t-il, tout sourire.

La manifestation du 7 juin a mal tourné après l’arrivée de casseurs. "C’était une manifestation pacifique, avec des gens bien, un événement multiculturel. Une heure après la fin, des gamins de 15-16 ans, de toutes origines ethniques, ont débarqué d’un peu partout en Belgique. Ils ont fait des dégâts, c’est triste. Finalement, nous avons réussi à les calmer", dit-il.

La marche partira de la place Patrice Lumumba, du nom de cette figure de l'indépendance, pour rejoindre le rond-point Schuman. Cette fois, pas question de se laisser déborder. "On veut que cela reste correct", conclut Demu Koya.

"Après la marche, ils viendront manger ici", glisse Andy Bamzadio, le patron de l’Empire Resto, une perle de la cuisine congolaise au cœur de Matonge, "les revendications sont importantes, mais il ne faut pas oublier de faire un peu la fête."

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