portrait

Le coup de force de Kaïs Saïed

Le président tunisien a invoqué un "péril imminent" pour suspendre l’activité du Parlement et limoger le Premier ministre. Le premier parti du pays dénonce un "coup d'État".

Son style figé et son phrasé saccadé lui valaient déjà le surnom de "Robocop", son adresse à la nation de dimanche soir renforce son image d’homme de fer, que ses opposants comparent déjà au dictateur égyptien al-Sissi. Avec le soutien de la police et de l’armée, le président tunisien Kaïs Saïed a suspendu l’activité du Parlement, limogé le Premier ministre et a levé l’immunité parlementaire des députés. Une réponse aux manifestations qui appelaient dans plusieurs villes à la dissolution du Parlement, en ce jour de fête de la République.

Invoquant un "péril imminent menaçant la nation", le Président a activé l’article 80 de la nouvelle Constitution, héritage de la révolution de 2011, pour fermer la Chambre des représentants. La Constitution prévoit qu'après trois mois, la Cour constitutionnelle vérifie la persistance du péril sans laquelle cette mesure d'exception doit être levée. Mais cette Cour n'a toujours pas été mise sur pied et le Président se présente lui-même comme le garant de l'ordre constitutionnel. Le limogeage du Premier ministre et la levée de l'immunité des parlementaires ne sont pas spécifiquement prévus par le fameux article 80.

Pour justifier ses décisions, le président a invoqué une tension populaire et une crise sociale, économique et sanitaire, en même temps que "le blocage des horizons" qu’il impute à la coalition au pouvoir menée par le parti Ennahdha (islamisme).

Bras de fer

Spécialiste de droit constitutionnel, Saïed cultive une image d’ascète. Il a remporté l’élection présidentielle sans expérience politique et sans obédience partisane, en avançant un programme anti-corruption et un profil conservateur – il est favorable à la peine de mort et opposé à la dépénalisation de l'homosexualité.

Cela fait des mois qu'il s'oppose à la coalition gouvernementale, tandis que les manifestations se multiplient contre la corruption et l’inefficacité du gouvernement dans la lutte contre l’épidémie de Covid-19. Le nouveau coronavirus a fait 18.000 décès en Tunisie, pour 12 millions d'habitants, un des pires taux de mortalité au monde. Dans un pays économiquement ankylosé, où un jeune sur trois est au chômage, le principal syndicat du pays, l'UGTT, n’a pas dénoncé les décisions du président, mais appelé à ce qu’elles s’accompagnent de "garanties constitutionnelles".

"Dix ans après la révolution Tunisienne, le coup de force de Kaïs Saïed plonge le pays dans une profonde crise constitutionnelle."

Des confrontations entre défenseurs et opposants du président ont fait plusieurs blessés, lundi. La plupart des partis se sont opposés à la décision présidentielle, appelant la communauté internationale à réagir. C'est un "coup d’État contre la révolution et la Constitution" visant à instaurer "un régime présidentiel, individuel et autoritaire", selon le chef de file d’Ennahdha, Rached Ghannouchi, qui s'est vu refuser l'accès au Parlement par un cordon militaire. Dix ans après la révolution tunisienne qui avait renversé le régime de Zine el-Abidine Ben Ali, la seule du Printemps arabe à avoir été convertie en démocratie, le coup de force de Kaïs Saïed plonge le pays dans une profonde crise constitutionnelle.

Le profil

  • 1958: Naissance à Tunis.
  • 1986: Diplômé en droit constitutionnel, il enseigne à l'université de Sousse, et à partir de 1999 de Tunis.
  • 1989: Membre du groupe d'expert du secrétariat général de la Ligue arabe.
  • 2011: Membre du comité d'experts chargé de plancher sur la nouvelle Constitution.
  • 2019: Élu Président de la République à 71% des voix.
  • 2021: S'arroge le pouvoir exécutif, limoge le Premier ministre, suspend l'activité du Parlement.

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