"Martin Fayulu menace le système clientéliste régnant au Congo"

©EPA

Martin Fayulu, le candidat perdant de la présidentielle congolaise, introduira ce samedi un recours contre l’élection auprès de la Cour constitutionnelle. L’Église a maintenu devant le Conseil de sécurité de l’ONU que les résultats annoncés par la Ceni ne sont pas conformes à ses propres observations.

Deux jours après la publication des résultats de la présidentielle, c’est toujours la bouteille à encre en République démocratique du Congo. Les rumeurs de fraude s’amplifient dans le pays comme à l’étranger, avec leur lot de spéculations.

Le président "provisoire" Félix Tshisekedi est soupçonné d’avoir conclu un accord avec le président sortant, Joseph Kabila, permettant à ce dernier de conserver une influence sur la politique congolaise qui l’autoriserait à revenir plus tard au premier plan. Ce scénario "à la Poutine" alimente les soupçons de trucage des résultats "provisoires" diffusés jeudi aux petites heures par la commission électorale (Ceni).

Les résultats des législatives, tenues aussi le 30 décembre, étaient attendus vendredi soir. Le nombre peu élevé de députés que l’UDPS devrait récolter, vu le nombre élevé de partis, implique une alliance avec plusieurs forces politiques. Il n’est pas étonnant, dans un sens, qu’il s’accorde avec Joseph Kabila. Reste à voir à quelle force iront les ministères régaliens comme la Défense, les Finances et l’Intérieur.

Fayulu va en justice

Martin Fayulu, le candidat perdant, donné favori dans les sondages, continue à se dire vainqueur des élections. Il compte introduire un recours contre les résultats devant la Cour constitutionnelle ce samedi, ultime jour du délai légal, et exiger un recomptage des voix. Il doute de remporter la cause, une partie des juges ayant été nommés par Joseph Kabila. L’opposant s’attribue un score de 61,5% des voix, tandis que la Ceni lui en a reconnu 34,8% contre 38,57% pour le gagnant, Félix Tshisekedi.

"L’Église congolaise a les moyens de produire des résultats crédibles."
Emmanuel klimis
chercheur à l’université saint-louis

La puissante Conférence épiscopale (Cenco), représentant les évêques du Congo, conteste les données de la Ceni, sans pour autant diffuser les siennes. "Il existe un consensus autour du fait que les résultats auraient été truqués, mais on en saura plus lorsque la Ceni publiera tous les chiffres et qu’ils pourront être confrontés avec ceux de la Cenco", dit Emmanuel Klimis, chercheur à l’Université Saint-Louis.

Depuis le début du processus, l’Église tient à son rôle de médiateur et s’abstient de pousser la contestation. Jusqu’où ira-t-elle cette fois? Ses avis et les données qu’elle détient ont beaucoup de poids. "L’Église a les moyens de produire des résultats crédibles, poursuit Emmanuel Klimis, ses 40.000 observateurs étaient présents dans les bureaux de vote, ils ont assisté au comptage et signé les PV. Les résultats étaient ensuite envoyés à la Ceni, conformément au système de comptage en deux étapes."

©REUTERS

Entre-temps, certains parlent pour l’Église, alimentant parfois le cafouillage ambiant. Plusieurs médias, dont le New York Times, citent "des sources diplomatiques" assurant que les résultats de la Cenco donnent Fayulu gagnant. Pour Human Rights Watch, Fayulu l’a emporté à 47%, l’ONG américaine citant comme source l’Église à l’agence Belga et puis, se ravisant, un mystérieux "groupe de recherche".

Le Congo divisé

Quand un pays comme la RDC traverse des zones d’incertitude, la paix peut vaciller. Pour l’instant, la population congolaise assiste au processus avec un calme relatif, les heurts se limitant aux partisans du nouveau président et du candidat évincé, que la police n’hésite pas à mater.

Plusieurs incidents ont éclaté dans le pays. Cinq civils ont été tués à Kikwit (ouest), selon la police lors de la contestation des résultats. La presse au Congo fait état d’un bilan plus lourd, allant de dix à vingt morts dans divers endroits du pays.

Les partisans de Tshisekedi ont fait la fête à Kinshasa et plusieurs localités. Les pro-Fayulu ont surtout contesté dans une partie de la capitale Kinshasa, Kisangani et à l’est.

Le Conseil de sécurité de l’ONU, où la Belgique a un siège, s’est réuni vendredi pour évoquer la situation en RDC. Le président de la Ceni, Corneille Nangaa, s’exprimant par liaison vidéo, a invité le Conseil de sécurité à soutenir les résultats officiels et le candidat élu. L’Église catholique, quant à elle, a demandé la publication des procès-verbaux du scrutin, réitérant que les données publiées par la Ceni ne correspondent pas aux siennes.

©AFP

L’élection d’Étienne Tshisekedi est une bonne nouvelle pour les entreprises actives en RDC, en particulier les géants miniers. Le prix du cobalt, dont le Congo détient 60% des réserves, chutait d’ailleurs ces derniers jours. "La continuité avec l’ancien pouvoir sera plus évidente avec Tshisekedi qu’avec Martin Fayulu", dit Emmanuel Klimis.

Pour les entreprises belges actives au Congo, il est trop tôt pour se prononcer, même si la stabilité semble de mise (voir ci-contre).

L’élection de Félix Tshisekedi a été bien accueillie par une partie de la diaspora congolaise en Belgique, en particulier par ses proches. Pour beaucoup d’autres, c’est la déception. Les Congolais désireux d’un changement radical, ici comme en RDC, restent sur leur faim. "Fayulu était prêt à remettre beaucoup de choses en cause, ce qui est une menace pour le système clientéliste régnant au Congo", conclut le chercheur.

Lire également

Publicité
Publicité

Echo Connect