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"On voulait une autre vie. On l'a eue, mais elle est pire qu'avant"

©AFP

Les 13.000 bureaux de vote ont ouvert ce dimanche pour le premier tour de la deuxième élection présidentielle démocratique de l'histoire de la Tunisie. Les électeurs sont désenchantés à cause d’une situation économique difficile. À Sidi Bouzid, cette déception est renforcée par son statut de berceau de la révolution.

Un mendiant venu trouver de l’ombre sous le muret s’étonne qu’on puisse s’arrêter pour regarder les affiches électorales collées au-dessus de lui: "Ce sont tous les mêmes. L’un ou l’autre, c’est pareil." à Sidi Bouzid, près de neuf ans après la révolution qui a démarré dans cette ville située à 270 km au sud de Tunis, les quelque 50.000 habitants ont oublié la ferveur démocratique des premiers temps. Le premier tour, dimanche, de l’élection présidentielle anticipée après la mort soudaine du chef d’État, Béji Caïd Essebsi, le 25 juillet ne soulève pas l’enthousiasme.

premier tour de l'élection tunisienne

26 candidats en lice

26 candidats se présentent pour la seconde élection présidentielle tunisienne depuis la révolution, dont le premier tour a lieu dimanche. Pas moins de sept prétendants sont issus du parti présidentiel Nidaa Tounes ("moderniste"). Parmi eux, le favori, Nabil Karoui. Cofondateur du parti en 2014, il s’en est éloigné pour jouer la carte du candidat anti-système s’appuyant sur son œuvre caritative. Mais depuis le 23 août, il fait campagne en prison après avoir été arrêté pour soupçons de blanchiment d’argent.

Le Premier ministre, Youssef Chahed, est également en lice, mais son mauvais bilan économique le plombe. Abdelkrim Zbidi, l’ancien ministre de la Défense, est le candidat soutenu officiellement par Nidaa Tounes. Il joue sa proximité avec le président défunt, Béji Caïd Essebsi. Mais son peu de charisme et l’image dégradée du parti jouent en sa défaveur. Au contraire, Abdelfatah Mourou peut compter sur la discipline des électeurs de son parti Ennahdha (musulman-conservateur), mais la proximité avec les Frères musulmans rebute une majorité des électeurs.

La surprise pourrait venir de deux candidats atypiques: le constitutionnaliste Kais Saied aux positions conservatrices, surnommé Robocop pour son ton saccadé, et Abir Moussi, dirigeante du Parti libre destourien, qui demande un retour de l’ex-président Zine Abidine ben Ali.

Pourtant, avec ses routes principales correctement goudronnées et ses ronds-points entretenus, il est incontestable que le berceau de la révolution a été beaucoup mieux traité que la plupart des autres villes des régions de l’intérieur, historiquement délaissées par le pouvoir central. Depuis 2011, l’agglomération s’est embellie d’un nouveau siège de gouvernorat (équivalent de la province), d’un Institut supérieur des études technologiques (Iset) aux équipements les plus modernes du pays ou encore d’une piscine. Bien, mais pas suffisant. Car comme partout ailleurs dans le pays, c’est la question économique qui prend le pas sur le reste. Attablé à l’un des rares cafés moderne du centre-ville, Akram Akremi balaie ces nouveautés sous l’assentiment de ses amis: "Je suis déjà diplômé, je n’ai pas besoin de l’Iset. Je suis au chômage depuis la révolution: j’irai où sur la route?"

Frustration

Avec 15% de chômage, Sidi Bouzid se trouve dans la moyenne nationale, mais la frustration y est plus importante qu’ailleurs. À l’avènement du nouveau régime, les dirigeants ont embauché massivement les révolutionnaires dans l’administration publique. Or, devant le poids des rémunérations publiques – quasiment la moitié des dépenses publiques en 2018 –, la hausse de la dette qui atteint 71% du PIB, et la pression des bailleurs internationaux (dont le FMI et l’UE), le gouvernement a serré de plus en plus les cordons de la bourse en ne remplaçant qu’un départ à la retraite sur quatre des fonctionnaires.

"Je n’ai pas les chiffres exacts, mais je suis sûr qu’il y a plus de chômeurs à Sidi Bouzid que ce que disent les autorités. L’État n’ouvre plus les portes aux diplômés, il n’aide pas les jeunes à obtenir des prêts avantageux pour monter leurs entreprises et il n’y a pas d’usine ici", note Hayet Hamami, responsable de l’association des diplômés chômeurs dans la région.

L’économie est pourtant l’enjeu numéro un de l’élection présidentielle, "mais il y a une vraie déception sur ce plan-là", admet Hayet Hamami, qui pronostique un fort taux d’abstention chez les jeunes diplômés chômeurs qui n’ont pas vécu la révolution et sont donc moins attachés à l’acquis démocratique. Choisir les candidats, les critiquer, se moquer ouvertement d’eux lors des débats télévisés retransmis dans les cafés populaires: des libertés dont les Tunisiens se sont emparés avec avidité, fiers de se définir comme "la seule démocratie du monde arabe", mais qui ne remplissent pas leur assiette.

Echec économique

Alors que ses voisins de tablées sont penchés sur un téléphone portable pour jouer à Ludo King et ses petits chevaux virtuels, Samir Abdeli se lance dans un inventaire à la Prévert: "Le kilo de tomates a été multiplié par 30, celui des pommes de terre par 10, la farine par deux. J’ai fait la révolution. Je ne regrette pas. On voulait une autre vie. On l’a eue, mais elle est pire qu’avant." L’homme se dit prêt à voter, dimanche, pour Abir Moussi. Cette avocate de formation affiche son soutien envers les nostalgiques de l’ancien dictateur Zine el-Abidine Ben Ali. "La liberté d’expression ne suffit pas. Elle est utilisée pour cacher l’échec économique. Les Tunisiens ont besoin de manger", poursuit Samir.

"L’État n’ouvre plus les portes aux diplômés, il n’aide pas les jeunes à obtenir des prêts avantageux." Hayet Hamami Responsable d’une association de chômeurs

Malgré les 26 candidats (lire ci-contre), les électeurs de Sidi Bouzid ont l’impression de ne pas avoir le choix. Dans le quartier d’el-Filahi, à l’extrême sud de la ville, Mohamed et ses amis retraités discutent, à l’ombre des arbres, des élections à venir autour d’un thé menthe maison. Ils regrettent l’implosion du parti présidentiel, Nidaa Tounes, qui a multiplié les candidats de la famille "moderniste". Ils ne considèrent pas la présence, pour la première fois, d’un candidat islamiste, comme dangereux car, pour eux, Abdelfatah Mourou, qui a été vice-président de l’assemblée législative, appartient à la caste "des sortants à sortir". "On votera par devoir, mais fondamentalement, rien n’a changé depuis 1956 (année de l’indépendance) à Sidi Bouzid. On nous a dit qu’on est l’honneur du pays. ça nous a apporté quoi? La rue principale est belle, mais, ici, la voie est en travaux depuis un an", se désole-t-il en montrant de la main une route de graviers aux nombreux nids-de-poule.

Midani Dhaoui peste aussi sur l’état des chemins qui mènent aux exploitations agricoles qui entourent Sidi Bouzid. À bord de son 4x4, le représentant du syndicat d’agriculteurs Synagri ralentit devant les sentiers poussiéreux et tortueux débouchant sur la belle voie express qui relie la ville à Tunis. "C’est bien pour la photo de réhabiliter la grande route, mais si le reste ne suit pas, c’est inutile." À cause de ces voies vétustes, les agriculteurs ont dû mal à livrer rapidement leurs productions vers les ports – situés à 130 km pour le plus près – pour qu’elles soient exportées en Europe. "On nous parle de déficit commercial. Mais la région représente 18% de la production agricole du pays et nous avons du mal à trouver des débouchés… Si on goudronnait ces routes et si on installait un centre logistique: les agriculteurs vivraient mieux, ça ferait venir des entreprises agro-alimentaires, les jeunes auraient du travail et le gouvernement pourrait s’en féliciter." Ces routes sont aussi responsables des nombreux accidents mortels qui touchent les travailleuses journalières agricoles – ce sont surtout les femmes qui triment aux champs – qui s’entassent par dizaines dans des pick-ups.

Sidi Bouzid est finalement au pays, ce qu’est la Tunisie à l’international: une vitrine soignée que l’on aime brandir en modèle mais dont l’arrière-boutique demeure un vaste chantier.

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