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interview

Sophie Bessis, historienne: "Le monde arabe est dans une séquence historique de restauration autoritaire"

L'armée tunisienne quadrille la ville de Tunis, ici la rue Habib Bourguiba. ©EPA-EFE

Les Tunisiens soutiennent largement le coup de force de Kaïs Saïed même s'il ne respecte pas la Constitution, constate l'historienne et politiste Sophie Bessis. Mais il pourrait ne pas répondre à leurs attentes.

Tunis est calme, près d’une semaine après la prise en main de tous les leviers de pouvoir par le président Kaïd Saïed. Après les manifestations du 25 juillet, qui réclamaient la dissolution du Parlement et le saccage de plusieurs permanences de la première force politique du pays, le parti islamo-conservateur Ennahda, le chef de l’État a invoqué la Constitution pour suspendre l’activité du Parlement. Quelques affrontements entre partisans du président et soutiens d’Ennahda ont été rapidement neutralisés par la police et «depuis lundi, il n’y a plus de manifestation de rue, les forces de l’ordre y veillent», constate Sophie Bessis, historienne et politiste tunisienne, interviewée par téléphone depuis la capitale.

Sophie Bessis, historienne et politiste. ©BELGAIMAGE

Peut-on dire que la population tunisienne accepte ce coup de force?

Je dirais même plus: une grande partie de la population tunisienne l’a accepté avec enthousiasme. Le chef de l’État prétend agir au nom de la volonté populaire, et a justifié sa prise du pouvoir par le fait qu’il entend lutter contre la corruption, contre un parti discrédité et contre une Assemblée nationale peuplée en partie d’élus dont le casier judiciaire laisse à désirer. Kaïs Saïed a un discours très populiste, anti-élites, qui sacralise l’idée de peuple. Et les couches populaires sont avec lui parce qu’elles ont le sentiment d’avoir un chef de l’État qui les défend.

Le Président a suspendu le Parlement en invoquant la Constitution qui prévoit explicitement que celui-ci reste en réunion en cas de péril menaçant la Nation. Comment expliquer cette contradiction?

Depuis son élection, le Président ne cesse de répéter qu’il respecte la Constitution, dont il est un spécialiste, tout en souhaitant la modifier parce qu’elle ne fait selon lui pas assez de place à la volonté populaire. La société civile avait demandé que l’on instaure un dialogue national entre toutes les forces politiques pour sortir de la crise. Le chef de l’État a préféré s’arroger le monopole du pouvoir, exécutif, législatif et judiciaire, en invoquant l’article 80 de la Constitution. Cet article précise entre autres deux choses que Kaïs Saïed n’a pas respectées. Pour le mettre en application, le pays doit être dans un état de danger imminent, et son indépendance menacée – or jusqu’à nouvel ordre celle-ci n’a pas été menacée. Dans ce cas précis, le Président peut s’arroger des prérogatives, mais le Parlement doit siéger sans discontinuer. Il s’agit donc d’une lecture tout à fait extensive de la Constitution, que les plus éminents juristes du pays ont contesté.

Comment expliquer alors qu’il bénéficie du soutien de l’armée?

Le chef de l’État est le chef des armées. Il a fait jouer cette disposition constitutionnelle pour donner ordre à l’armée de soutenir son entreprise. De ce point de vue, l’armée, n’a pas outrepassé la légalité constitutionnelle. Il s'agit pour l'instant d’un feu vert plutôt que d’un soutien. Selon la Constitution, cet état d’exception ne peut durer au-delà de 30 jours. On va donc voir ce que le chef de l’État fera d’ici au 24 août.

"Le président bénéficie aussi de l’appui de l’Égypte du maréchal al-Sissi, dont toute l’action est dirigée contre ses frères musulmans à lui."

Le président a levé l’immunité des parlementaires et une enquête a été lancée sur le financement de la dernière campagne d’Ennahda. Peut-on penser que l’objectif est de le neutraliser le premier parti de Tunisie?

Bien entendu. Ennahdha reste pour l'instant le principal adversaire du chef de l'Etat. Il a demandé contrôle des comptes de campagne de trois partis. Le problème, c’est qu’ils ont été approuvés par la Cour des comptes après les élections. Il faudrait poser la question aux juristes de savoir s’il est possible malgré cela de revenir dessus.

Ennahda clame qu’il invitera le peuple à défendre la démocratie si le Parlement n’est pas réouvert. Doit-on redouter un scénario à l’égyptienne, un affrontement entre les partisans du parti islamiste et l’armée?

Il ne faut pas tout confondre. En Égypte, l’armée est au pouvoir depuis 1952, et elle n’a eu de cesse après la révolution de 2011 de vouloir récupérer le pouvoir. En Tunisie, l’armée n’a pas du tout la même place dans la vie politique. Et il ne faut pas oublier que le parti Ennahda est discrédité auprès de l’opinion. Il participe au pouvoir depuis octobre 2011, il est donc largement responsable de la déroute économique, sociale, sanitaire et politique du pays. Et ses cadres ont très vite adopté des pratiques qu’ils récusaient : la corruption, le clientélisme, l’arrogance au pouvoir et le fait de gouverner en fonction de leurs seuls intérêts. Tout cela en fait aujourd’hui un parti largement impopulaire. Je le vois donc mal être en capacité de soulever le pays contre l’initiative présidentielle. Il n’y a de toute façon pas intérêt. Sur ce point, les partis islamistes se ressemblent : quand ils sont en danger, ils font profil bas et attendent que la tempête passe.

"Beaucoup espèrent une remise en ordre du pays, avec la nomination d’un gouvernement capable de fonctionner."

Le parti se dit prêt à "tous les sacrifices" pour sauver la démocratie – des élections anticipées qui ne lui seraient pas favorables –, mais n’est-il pas le premier responsable de l’absence de Cour constitutionnelle, qui aurait dû encadrer l’initiative présidentielle, et donc de la mise en danger de la démocratie ?

À partir de 2014, le parti Ennahda a bloqué sa création en essayant d’avoir une Cour constitutionnelle à sa main, il porte une responsabilité écrasante dans cette situation extrêmement grave. Mais l’actuel président de la République a aussi une responsabilité : il y a quelques mois, Ennahda s’est dit prêt à céder pour permettre la création de la Cour. Or le chef de l’État a argué d’une lecture ici encore étrange de la Constitution pour ne pas le faire : la Cour constitutionnelle devait être créée dans l’année suivant la promulgation de la Constitution de 2014, le président de la République a estimé que comme elle n’avait pas été créée à l’époque, on ne pouvait plus le faire. L'absence de cette Cour le satisfaisait, dans la mesure où il se veut être le seul interprète de la Constitution.

"La question qui se pose aujourd’hui est de savoir si ce coup de force va permettre de répondre à la demande sociale de la majorité de la population. Je n’en suis pas certaine."

La révolution tunisienne gêne les régimes autoritaires du monde arabe, puisqu’elle a valeur d’exemple. Comment réagissent-ils ?

Dans le monde arabe, deux types de conservatisme religieux s’affrontent depuis la première guerre d’Irak. L’Arabie Saoudite et les Émirats arabes unis sont des ennemis déclarés des partis affiliés à la galaxie des Frères musulmans, comme Ennahda. Ils approuvent donc l’action de M. Saeïd. Le président bénéficie aussi de l’appui de l’Égypte du maréchal al-Sissi, dont toute l’action est dirigée contre ses Frères musulmans à lui. En revanche, le Qatar et la Turquie, principaux soutiens du parti Ennahda, ont exprimé leur mécontentement. Par ailleurs, les régimes autoritaires sont en général d’accord avec tout acte qui ressemblerait à une reprise en main autoritaire. Et il semblerait que l’Algérie voisine, qui a toujours joué un rôle politique important en Tunisie, approuve l’action de M. Saeïd.

Comment expliquer une telle unité des Tunisiens autour de l’action du Président, alors qu’il semble compromettre l’aspiration démocratique de la révolution de 2011?

À l’époque, les classes populaires avaient essentiellement des aspirations de nature sociale, alors que les couches plus aisées, plus instruites, avaient des aspirations plus directement politiques en réclamant la démocratie. Mais ces derniers mois, la situation était devenue ingérable. L’Assemblée nationale était devenue une arène de boxe – des pugilats physiques entre députés avaient eu lieu dans son enceinte. La situation économique et sociale est catastrophique. Et l'Etat ne fonctionne plus. Beaucoup espèrent une remise en ordre du pays, avec la nomination d’un gouvernement capable de fonctionner – ce qui n’était pas le cas avec le Premier ministre qui vient d'être limogé et qui avait prouvé son incompétence. Tout le monde est d’accord sur au moins une chose : cette situation ne pouvait plus durer. La question qui se pose aujourd’hui est de savoir si ce coup de force va permettre de remettre le pays sur pied. Je n’en suis pas certaine.

"L’élan démocratique qu’il y a eu en 2011, puis en 2019 au Soudan, en Algérie, au Liban, montrent bien qu’une grande partie des populations de ces régions aspirent à la démocratie."

Que répondez-vous à ceux pour qui ces événements confirment qu’un régime démocratique n’est pas possible dans le monde arabe ?

Qu’il est urgent d’attendre. Le monde arabe est dans une séquence historique de restauration autoritaire. Mais l’élan démocratique qu’il y a eu en 2011, puis en 2019 au Soudan, en Algérie, au Liban, montrent bien qu’une grande partie des populations de ces régions aspirent à la démocratie. Bien entendu, les forces anti-démocratiques sont extrêmement puissantes et défendront leurs acquis jusqu’à leur dernier souffle. Mais il n’y a pas de fin de l’Histoire.

Les phrases clé

  • "Kaïs Saïed a un discours très populiste, anti-élites, qui sacralise l’idée de peuple."
  • "Je vois mal [Ennahda] être en capacité de soulever le pays contre l’initiative présidentielle. Il n’y a de toute façon pas intérêt."
  • "L’Assemblée nationale était devenue une arène de boxe; des pugilats physiques entre députés avaient eu lieu dans son enceinte."
  • "L’Arabie Saoudite et les Émirats arabes unis sont des ennemis déclarés des partis affiliés de près ou de loin à la galaxie des Frères musulmans, comme Ennahda. Ils approuvent donc l’action de M. Saeïd."

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