À quoi ressemblera le Brésil de Bolsonaro...

Jair Bolsonaro au moment de recevoir l'écharpe présidentielle des mains du président sortant, Michel Temer (de dos). ©AFP

Le nouveau président brésilien, d’extrême-droite, a été investi ce mardi à Brasilia. Il a multiplié les annonces depuis son élection le 28 octobre, et annoncé la composition de son gouvernement.

Ca y est, Jair Bolsonaro, a officiellement été investi président du Brésil. Celui-ci promet un virage conservateur, dans tous les secteurs. Dans son discours d'investiture devant la population à Brasilia ce mardi, il a directement annoncé la couleur. "Aujourd'hui est un jour où le peuple commence à se libérer du socialisme et du politiquement correct", a indiqué le président d'extrême droite. Et alors qu'il agitait dans ses mains le drapeau brésilien, il a ajouté "ceci est notre bannière" et "elle ne sera jamais rouge". Celui qui a été élu notamment grâce à un fort rejet du Parti des travailleurs (PT) de gauche qui a régné 13 ans, a aussi dit qu'il allait "rétablir l'ordre dans ce pays".

Jair Bolsonaro pendant son discours à la nation ©AFP

→ Que peut-on attendre?

Economie : un virage libéral sous la houlette d’un super-ministre

Jair Bolsonaro, qui a été officiellement intronisé président aujourd’hui à Brasilia, a confié à Paulo Guedes, économiste ultra-libéral et ancien banquier, très apprécié des marchés financiers, les rênes d’un super-ministère de l’économie qui regroupera six secrétariats (finance, commerce extérieur, planification, etc.). L’homme fort du gouvernement Bolsonaro promet de poursuivre le virage libéral déjà entamé sous l’ex-président Michel Temer (2016-2018).

C’est une réforme urgentissime. L’âge moyen de départ à la retraite est de 54 ans et les retraites représentent plus de la moitié des dépenses publiques du pays.
Margarida Gutierrez
économiste de l’Université fédérale de Rio de Janeiro

Plusieurs entreprises publiques pourraient être privatisées, la compagnie d’électricité Eletrobras ou la Poste locale Correios sont dans les radars. Il veut aussi simplifier l’impôt et créer un contrat de travail plus flexible et moins protecteur pour les jeunes … Mais la priorité numéro 1 est l’impopulaire réforme des retraites, qui devrait être présentée rapidement à la Chambre des députés.

Très attendue par les marchés mais impopulaire, la négociation de la réforme au Parlement est vue comme un baptême du feu pour le gouvernement, qui aura besoin de 3/5e des votes des députés, la réforme comprenant un amendement à la Constitution.

Libéralisation du port d’armes: vers une politique sécuritaire

Promesse phare de la campagne de Jair Bolsonaro, la libéralisation du port d’armes pourrait être présentée au Parlement dès le premier semestre 2019; la proposition vise à autoriser la possession d’armes à domicile dès 21 ans. Depuis 2003, seuls les policiers, agents de sécurité, pratiquants de tirs sportifs et qui peut prouver la "nécessité effective de porter une arme, y est autorisé. Mais pour le président élu, "la nécessité effective est démontrée par la violence que nous vivons au Brésil". 55 % des Brésiliens se disent contre la mesure.

Jair Bolsonaro a aussi promis de réduire la majorité pénale à 17 ans, de limiter ou supprimer les aménagements de peine, ou encore de garantir une sorte d’impunité aux policiers, sous couvert de légitime défense. Sa proximité avec l’armée – sept militaires ont été nommés ministres de son gouvernement – et ses attaques virulentes contre la gauche ou le Mouvement des Sans-Terre (dont il a promis de faire qualifier les actions de "terroristes") alarment une partie des Brésiliens qui craignent une dérive autoritaire. Plusieurs des mesures proposées pourraient aussi être retoquées par la Cour Suprême, certaines ne respectant pas la Constitution.

Environnement : exploiter plutôt que protéger

La protection de l’environnement n’est pas une priorité pour Jair Bolsonaro. Son ministre des Affaires Etrangères pense d’ailleurs que le réchauffement climatique est "une invention marxiste". Proche du lobby de l’agroalimentaire, qui pèse pour près d’un quart du PIB brésilien, il avait même envisagé un temps fusionner les ministères de l’Agriculture et de l’Environnement, avant de reculer face aux pressions…du secteur agroalimentaire, qui craint qu’une politique anti-environnementale ne nuise à l’image du pays et donc aux exportations. Son programme, encore flou, alarme les militants écologistes et les peuples indigènes, stigmatisés à plusieurs reprises par le président. Il entend explorer les richesses de l’Amazonie, alors que la déforestation illégale a encore augmenté de 13% cette année: il envisage d’y reprendre la construction de barrages électriques et a annoncé mi-décembre vouloir exploiter les ressources d’une immense réserve indigène – pourtant protégée.

Engagé par les Accords de Paris, Jair Bolsonaro a menacé d’en sortir début septembre et a " recommandé " en novembre à Michel Temer de retirer la candidature du Brésil pour accueillir la COP-25 en 2019.

Diplomatie: vers la fin du multilatéralisme brésilien?

Pas encore président, Jair Bolsonaro a déjà annoncé, ces deux derniers mois, le déplacement de l’ambassade du Brésil en Israël à Jérusalem, veut se rapprocher de leaders conservateurs comme Donald Trump ou Matteo Salvini en Italie, a "désinvité" les chefs d’Etats vénézuélien et cubain (invités d’office) à sa cérémonie d’investiture… Jair Bolsonaro avait aussi promis sortir de l’Onu, qualifié de "réunion de communistes", et assuré que le Mercosul ne serait pas une priorité.

La stratégie diplomatique du nouveau chef d’Etat brésilien tranche donc avec le multilatéralisme adopté depuis les années Lula, qui visait à multiplier les coopérations en misant notamment sur les relations Sud-Sud. "Jair Bolsonaro semble vouloir prioriser les relations bilatérales, notamment avec des chefs d’Etats qui partagent les mêmes valeurs que lui", explique Francine Rossone de Paulo, chercheuse en Relations Internationales à l’Université Pontificale de Rio de Janeiro. Une stratégie qui inquiètent, notamment l’Union Européenne, en pleine négociations de l’accord commercial avec le Mercosul, mais qui pourrait " se heurter à la réalité ", selon la chercheuse.

La guerre contre le "marxisme culturel"

C’est une des obsessions de Jair Bolsonaro: selon lui l’école et la société brésilienne serait contaminées par un soit-disant "marxisme culturel". Sa prioriété est de faire voter la loi "Ecole sans parti", qui dénonce "l’abus de la liberté d’enseigner", veut interdire l’éducation sexuelle à l’école et surveiller davantage les professeurs. Son ministre de l’Education, le théologien et professeur Ricardo Velez-Rodriguez, voudrait même instaurer des "conseils d’éthique" qui surveilleraient "l’éducation morale" reçue par les élèves.

Jair Bolsonaro a également menacé de supprimer le dispositif de sponsoring de la création et des événements culturels, la loi Rouannet, accusé de "financer des artistes de gauche", et a remplacé le Ministère de la Culture par un simple secrétariat. Il est très critique contre la presse et veut diminuer la publicité du gouvernement dans les journaux. Il a aussi nommé une pasteur évangélique anti-avortement, Damares Alves, comme ministre de la Femme, de la Famille et des Droits de l’Homme. Pour elle, dans une société idéale, la femme resterait à la maison.

L'heure de vérité a sonné pour Jair Bolsonaro, qui pourra démontrer à partir de mardi s'il est aussi habile à diriger le Brésil, première puissance régionale, qu'à remporter les élections avec des diatribes contre la corruption, les partis de gauche et la théorie du genre. ©AFP

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