interview

Antonio Ledezma: "Le Venezuela est devenu une colonie cubaine"

©AFP

Le maire destitué de Caracas, Antonio Ledezma, est l’une des figures emblématiques de l’opposition vénézuélienne avec le parti Allianza Bravo Pueblo qu’il a fondé en 2000. Arrêté en février 2015 par les autorités vénézuéliennes qui l’accusaient d’avoir comploté contre Maduro, il a été emprisonné pendant deux mois, puis placé en résidence surveillée. Mais cet ancien député et sénateur d’Accion democratica (centre droit), le parti qui a dirigé le pays jusque dans les années 90, est parvenu à s’enfuir du Venezuela le 17 novembre dernier. Il vit aujourd’hui à Madrid, où l’ont rejoint son épouse et ses enfants. Son combat, il le mène désormais aux quatre coins du monde.

Le 13 décembre dernier, il était par exemple à Strasbourg pour recevoir le prix Sakharov qui venait d’être attribué par le Parlement européen à l’opposition démocratique vénézuélienne. Mardi, il était en Suisse pour mobiliser la communauté internationale à la tribune du Sommet de Genève pour les droits de l’homme et la démocratie. L’occasion aussi pour lui de rencontrer la presse européenne. Et le moins que l’on puisse dire c’est que l’homme était très demandé, les interviews s’enchaînant au pas de course. L’Echo a pu lui poser quelques questions en même temps que d’autres journalistes.

Comment faites-vous pour poursuivre votre lutte contre le régime Maduro à distance?

Je voyage beaucoup. Je me suis rendu en France, au Luxembourg, en Espagne, en Italie et aux Etats-Unis. Je reviens d’un voyage en Amérique latine qui m’a mené au Chili et au Pérou.

Je poursuis un agenda en cinq points, comme les autres exilés. Premièrement, je lutte pour que des sanctions soient prises à l’encontre des responsables politiques corrompus et liés au trafic de drogue. Deuxièmement, je plaide pour que Nicolas Maduro soit amené devant la Cour pénale internationale (début février, la CPI a ouvert un examen préliminaire portant sur les crimes commis par le régime vénézuélien, NDLR). Troisièmement, j’aide les Vénézuéliens qui ont fui le pays comme moi à obtenir des permis de résidence et à s’organiser. Quatrièmement, je participe à l’élaboration de projets spécifiques qui permettront de contribuer au redressement économique et social du pays dès que possible. Cinquièmement, j’essaie de mobiliser une aide humanitaire internationale.

Pourquoi a-t-on l’impression que les mouvements protestataires n’ont pas beaucoup d’effet?

Parce que la population a été prise en otage. Maduro a transformé l’armée en garde prétorienne à son service et il existe des groupes paramilitaires qui s’en prennent aux gens.

"Maduro est tellement cynique et tricheur que "dialogue" est devenu un gros mot."
Antonio Ledezma

Depuis les dernières élections démocratiques, les législatives du 6 décembre 2015, l’opposition a démontré qu’elle voulait un dialogue. Malheureusement, Maduro est tellement cynique et tricheur que "dialogue" est devenu un gros mot. Jusqu’à présent, ce dialogue n’a permis qu’à faire gagner du temps au gouvernement. Mais je suis convaincu que nos efforts ne sont pas vains.

Selon vous, la dictature de Maduro est-elle en train de se renforcer ou de s’affaiblir?

Elle s’affaiblit, mais ça la rend plus violente. Plusieurs éléments démontrent qu’elle s’affaiblit, à commencer par le fait que les chavistes (ceux qui restent fidèles aux principes de l’ancien président Hugo Chavez, décédé en 2013, NDLR) et les maduristes (les partisans de Maduro, NDLR) se tirent dans les pattes. Elle s’affaiblit aussi à cause de la crise humanitaire que traverse le Venezuela. Des enfants meurent de faim chaque jour. Pas moins de 360.000 personnes se sont vues diagnostiquer des problèmes liés à la malaria l’année dernière. Aujourd’hui, au Venezuela, on peut mourir d’asthme ou d’hypertension à cause de la pénurie de médicaments. Quant aux salaires, ils sont tombés à des niveaux plancher. Un ouvrier ne gagne plus en moyenne que l’équivalent de 4 dollars par mois.

L’Union européenne a pris des sanctions contre le régime Maduro, mais pas contre le président lui-même. Qu’en pensez-vous?

C’est un bon signe. La résolution du Parlement européen appelant à ce que ces sanctions soient étendues à Maduro et aux autres principaux responsables du régime, aussi. J’encourage l’Union européenne à aller plus loin. Elle devrait par exemple combattre le régime à travers des moyens diplomatiques, à l’image du Pérou qui avait retiré son invitation à Maduro pour assister à la réunion du groupe de Lima (alliance de 14 pays d’Amérique et des Caraïbes, NDLR) organisée la semaine dernière (pour parler de la situation au Venezuela, NDLR).

Craignez-vous que la seule manière pour le Venezuela de tourner la page Maduro, ce serait via une intervention militaire, éventuellement pilotée depuis l’étranger?

Non. Le régime a déjà placé des officiers cubains à différents postes clés. Le Venezuela est devenu une colonie cubaine!

Je demande plutôt une intervention humanitaire pour sauver le pays et la population.

Le petro, nouvelle monnaie virtuelle

Les autorités vénézuéliennes ont entamé officiellement mardi la vente de 38,4 millions de petros, nouvelle monnaie virtuelle basée sur les réserves de pétrole du pays et destinée à lutter contre le "blocus financier" des Etats-Unis. Selon le président, Nicolas Maduro, le pays a déjà reçu pour quelque 735 millions de dollars "d'intentions d'achat".

La mise en vente de cette cryptomonnaie, dont la valeur est équivalente à celle d’un baril de pétrole, a été solennellement lancée par le vice-président Tareck El Aissami dans une déclaration depuis le palais présidentiel à Caracas.

En tout, 100 millions de petros seront émis: 

  • 38,4 millions de petros en prévente privée jusqu'au 19 mars
  • 44 millions de petros seront mis en offre publique le 20 mars
  • Le solde de 17,6 millions de petros sera réservé à l'Etat
Cette nouvelle monnaie va "générer confiance et sécurité dans le marché national et international", a affirmé Tareck El Aissami.

Washington interdit à ses citoyens et ses entreprises d’acheter des obligations du Venezuela et de son groupe pétrolier d’Etat PDVSA.

Le Venezuela, mis en difficulté par la chute des cours de l’or noir dont il tire 96% de ses devises, est acculé à restructurer une dette extérieure estimée à environ 150 milliards de dollars par certains experts.

Les experts sont sceptiques quant aux chances de succès du petro: ils soulignent que les profonds déséquilibres économiques du pays minent toute confiance dans la nouvelle monnaie.

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