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Au Brésil, la tentation de l'extrême droite

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Jair Bolsonaro, candidat du Parti social libéral, est désormais crédité de 32% des intentions de vote pour le premier tour de l’élection présidentielle qui a lieu ce dimanche, un score en nette hausse. Son discours attire le vote des Brésiliens en colère, après quatre ans de révélations de corruption, mais aussi… des marchés financiers, qui voient en lui le seul candidat capable de battre la gauche.

Sur l’avenue qui longe la plage de Copacabana, à Rio, alors que dans le centre-ville, des foules se massent pour dire "non" à Jair Bolsonaro, des supporters du candidat d’extrême droite se rassemblent pour une contre-manifestation, samedi 29 septembre. Ils ne sont pas nombreux, quelques centaines, pour la plupart vêtus en jaune et vert, les couleurs du Brésil. Une fois l’hymne national chanté, ils entament un "Notre Père", les mains en l’air, la tête baissée, en signe de prière. "Ils sont tous corrompus et veulent transformer notre pays en Venezuela!" Au micro, un animateur enchaîne les attaques au Parti des travailleurs (PT), le parti de gauche de l’ex-président Lula, en prison pour corruption passive et blanchiment d’argent, et du candidat Fernando Haddad, principal adversaire de Jair Bolsonaro dans les sondages. Si Copacabana est un quartier riche, Jair Bolsonaro séduit aussi dans des quartiers défavorisés, comme à Nova Iguaçu, dans la périphérie de Rio, où des supporters du candidat s’étaient rassemblés une semaine plus tôt. "J’ai voté Lula en 2002, avoue Rita, une aide soignante. Aujourd’hui, je demande pardon à mon pays. Le PT a volé le peuple!" " Dans notre société, tout est permis maintenant! s’insurge Mônica, une autre manifestante. Au collège, ils enseignent la théorie du genre et ce genre de choses! Bolsonaro, lui, il défend la famille." Et pour Johnny, un pompier de 27 ans, que le candidat soit proche de l’armée ne l’alarme pas: "Au contraire, on a besoin des militaires. Regardez où on en est! On ne peut plus marcher tranquillement dans la rue."

Jair Bolsonaro est aujourd’hui crédité de 32% des voix, selon un sondage publié mercredi soir, un score en nette hausse. Car son discours, simple et direct, rallie, pour différentes raisons. Le retour aux valeurs traditionnelles qu’il propose plaît d’abord à une frange de la société parfois décontenancée par les profonds changements opérés au Brésil ces dernières années, comme l’autorisation du mariage homosexuel. Il séduit en particulier les électeurs évangéliques, dont Bolsonaro, bien que catholique, est proche. Le pasteur Edir Macedo, fondateur de l’Eglise universelle, une des plus puissantes au Brésil, a d’ailleurs apporté son soutien officiel au candidat le 30 septembre. Et alors que le pays souffre d’une recrudescence de l’insécurité, ses propos qui mettent l’accent sur l’ordre et la discipline, rassurent une partie des Brésiliens qui pensent que la solution peut se trouver du côté d’une répression policière – ou militaire – plus forte.

Surnommé le "Capitao" par ses supporters pour avoir Jair Bolsonaro défend la libéralisation du port d’armes, la privatisation des entreprises publiques et la réduction de la majorité pénale à 16 ans. ©AFP
Troisième homme de cette élection, Ciro Gomes, ancien ministre de Lula et ex-gouverneur et député du Ceara, dans le Nordeste, se présente comme l’alternative aux extrêmes. Il ne se réclame "ni de la droite, ni de la gauche", mais est aujourd’hui loin dans les sondages avec 10% d’intentions de vote. ©EPA
Fernando Haddad est considéré comme un "modéré" au sein du PT, et a été préféré à d’autres options plus radicales pour remplacer Lula, emprisonné, comme candidat à la présidence. L'ancien maire de Sao Paulo n’est entré en campagne que le 11 septembre, et souffre d’un manque de notoriété. ©AFP
Candidat de la droite modérée, habituellement présente au second tour, Geraldo Alckmin, ex-gouverneur de l’Etat de Sao Paulo, n’a pas réussi à incarner le vote anti-PT et, avec seulement 7% d’intentions de vote, est relégué à la quatrième position. ©AFP

En se présentant comme un candidat antisystème (bien qu’il soit député fédéral depuis 27 ans), il s’attire aussi le vote de nombre de Brésiliens fatigués par quatre ans de scandales de corruption et de crise politique. Issu d’un petit parti, Jair Bolsonaro n’est pas concerné par l’affaire Lava-Jato, qui a poussé en prison de nombreux politiques, dont Lula. Et c’est justement en se positionnant comme le véritable adversaire de ce dernier et du Parti des travailleurs, que Jair Bolsonaro a réussi à conquérir un maximum de votes. "Bolsonaro est le seul à droite, les autres candidats ne sont pas consistants, explique Maud Chirio, maître de conférences en histoire contemporaine de l’Université Paris-Est, et spécialiste de la droite brésilienne. Il parvient à incarner le sentiment anti-gauche." La polarisation entre la gauche de Lula et la droite extrême de Bolsonaro provoque des affrontements violents sur les réseaux sociaux. Jair Bolsonaro a même failli perdre la vie, après s’être fait poignardé par un déséquilibré, en plein meeting le 6 septembre. Après 23 jours d’hospitalisation, il est sorti samedi dernier mais n’a pas pu reprendre la campagne.

Le soutien des marchés

Jair Bolsonaro s’est aussi attiré les faveurs des marchés financiers en s’arrogeant les services de l’économiste Paulo Guedes, formé à Chicago, et ultra-libéral. "Jair Bolsonaro se trouvait jusque-là plutôt du côté d’un conservatisme nationaliste et étatisant, rappelle Christian Lynch, spécialiste des droites brésiliennes et politologue à l’Institut des études politiques et sociales de l’Université de l’Etat de Rio de Janeiro (IESP-Uerj). Mais une alliance s’est nouée avec Guedes entre cette droite de Bolsonaro et la droite libérale et américaniste, qui réclame moins d’Etat."

Malgré les inquiétudes à l’étranger – The Economist a fait sa Une sur la "menace Bolsonaro", le 20 septembre – les marchés brésiliens voient en lui bien plus qu’en Geraldo Alckim, le candidat de la droite modérée, l’unique capable de battre la gauche et de mettre en place les réformes attendues, notamment la réforme des retraites. La Bourse de São Paulo était euphorique toute cette semaine, après la hausse subite de Bolsonaro dans les sondages. L’indice Ibovespa a ainsi bondi de 5,91% entre lundi et mercredi soir, et le réal, qui dégringolait face au dollar depuis début août, est reparti à la hausse: un dollar, qui s’échangeait à 4,21 réais au plus haut le 13 septembre, ne valait plus que 3,90 réais le 3 octobre.

"Entre le PT et Bolsonaro, c’est le choix de Sophie pour les décideurs économiques", repère Frédéric Donnier, un Français qui dirige le cabinet de conseil en stratégie Crescendo à São Paulo depuis une quinzaine d’années. Certains entrepreneurs brésiliens ont apporté officiellement leur soutien à Jair Bolsonaro mais "la plupart des chefs d’entreprise ne partagent pas l’euphorie de la Bourse. Ils sont attentistes, poursuit-il. Les marchés ne prennent pas en compte l’image que le Brésil donnera au monde si Bolsonaro était élu. En termes de soft power, on peut s’attendre à des années noires".

Nostalgique de la dictature

Ancien capitaine et militaire de réserve, ouvertement nostalgique de la dictature militaire, Jair Bolsonaro ne cache pas sa proximité avec l’armée, et semble avoir une vision toute particulière de la démocratie (il a récemment remis en cause d’avance une éventuelle défaite au second tour, car ça ne correspondrait pas à ce qu’il "voit dans la rue"). Mais pour Fernando Schuler, politologue à l’institut Insper, à São Paulo, "les institutions brésiliennes sont fortes. Le Congrès ou la Cour suprême ne laisseraient pas s’installer une dérive autoritaire". Avec près de 10 points d’avance par rapport à son adversaire Fernando Haddad (23% d’intentions de vote), Bolsonaro devrait arriver largement en tête au premier tour dimanche. Pour le second tour, rien n’est encore gagné cependant, il est pour l’instant au coude à coude avec le candidat du PT.

Troisième homme de cette élection, Ciro Gomes, ancien ministre de Lula et ex-gouverneur et député du Ceara, dans le Nordeste, se présente comme l’alternative aux extrêmes. Il ne se réclame "ni de la droite, ni de la gauche", mais est aujourd’hui loin dans les sondages avec 10% d’intentions de vote.

Il est considéré comme un "modéré" au sein du PT, et a été préféré à d’autres options plus radicales pour remplacer Lula, emprisonné, comme candidat à la présidence. Il n’est entré en campagne que le 11 septembre, et souffre d’un manque de notoriété: ex-ministre de l’Education sous Lula, il est peu connu en dehors de Sao Paulo, dont il a été maire (2013-2017). Face à Bolsonaro, il veut rassurer et opte pour une stratégie de pacification.

Candidat de la droite modérée, habituellement présente au second tour, Geraldo Alckmin, ex-gouverneur de l’Etat de Sao Paulo, n’a pas réussi à incarner le vote anti-PT et, avec seulement 7% d’intentions de vote, est relégué à la quatrième position.

Surnommé le "Capitao" par ses supporters pour avoir été soldat puis capitaine pendant une dizaine d’années, il défend la libéralisation du port d’armes, la privatisation des entreprises publiques et la réduction de la majorité pénale à 16 ans. Il a été le député fédéral le mieux élu de Rio de Janeiro en 2014. Ses trois fils aînés sont également engagés en politique.

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