reportage

Au Brésil, une situation hors de contrôle face au Covid

L'épidémie est hors de contrôle au Brésil. Les enterrements ont lieu nuit et jour. ©AFP

Avec plus de 370.000 morts depuis le début de la pandémie, le géant sud-américain est totalement dépassé par le virus et ses nombreux variants.

Les images des familles éplorées enterrant leurs proches dans des cimetières ouverts jour et nuit pour engloutir les victimes du covid, la spirale des chiffres qui culminent à 4.000 morts par jour… Plus rien ne semble pouvoir décrire la catastrophe sanitaire qui touche le Brésil. "Les gens se sont habitués à lire que 2.000, 3.000 puis 4.000 personnes sont mortes du covid ce jour-là. Elles sont comme anesthésiées", s’inquiète le Dr Rico Vasconcelos, infectiologue à São Paulo. Avec la centaine de mutations qui circule au Brésil, dérivés du P1, variant amazonien appelé "variant brésilien" en Europe, la situation est hors de contrôle. Le mois de mars a tué plus de 66.000 Brésiliens et les chiffres d’avril semblent déjà proches des prévisions les plus sombres. "Je ne vois pas pourquoi on n’atteindrait pas 400.000 morts fin avril", demande Maria Helena Valente, professeur de Médecine à l’Université de São Paulo (USP).

Le Brésil étant un pays fédéral, les gouverneurs jouissent d’une certaine autonomie pour définir les restrictions face à l’évolution de la pandémie. L’État de São Paulo illustre bien la cacophonie des décisions politiques entre le président Bolsonaro (extrême droite), irréductible "coronasceptique", les gouverneurs et les maires. D’un côté, la ville d’Araraquara, 240.000 âmes, mise début février sur un confinement strict. Le maire, Edson da Silva (Parti des Travailleurs-gauche) décrète, à rebours de la politique prônée par le président Bolsonaro que c’est la seule solution: le 6 avril, alors que ce jour-là, 4.195 Brésiliens meurent du virus, la ville d’Araraquara voit les effets de cette décision: aucune victime pendant plusieurs jours.

"Je reste chez moi pour sauver ma peau! J’ai peur, vraiment."
Un père de famille de 44 ans

Autre stratégie, autres conséquences. São Paulo et ses 12 millions d’habitants vivent au rythme des ouvertures et fermetures des services essentiels depuis un an. À la surprise générale, le gouverneur, João Doria, (PSDB-droite) annonce mi-avril qu’après plus de quatre semaines fermées, les écoles pourront à nouveau accueillir 35% d’élèves. "C’est totalement incompréhensible. C’est irresponsable de les envoyer à l’école pour le moment. La majorité des patients intubés ont moins de 40 ans alors je reste chez moi pour sauver ma peau! J’ai peur, vraiment. Surtout parce que si j’ai besoin d’être hospitalisé, il n’y a plus de lits en soins intensifs", confie un père de famille de 44 ans, en télétravail avec ses trois enfants depuis plus d’un an. Selon l’Association brésilienne des soins intensifs, 52% des malades actuellement en soins intensifs ont moins de 40 ans alors qu’ils ne représentaient que 14,6% au début de la pandémie. Les plus de 80 ans ne représentent plus que 7,8% des patients en soins intensifs contre 41% l’an dernier. De quoi laisser perplexe à l’heure de décider d’envoyer ou pas ses enfants à l’école.

"Il y a des élèves dont je ne sais même plus s’ils sont vivants ou non."
Luciana
Professeur dans une école publique de São Paulo

Alors, chaque crèche, école, collège décide de reprendre ou non. Pour chaque famille aussi, c’est la décision individuelle qui prime face au flou collectif. "Il faut aussi penser à la santé mentale de nos enfants: mon fils n’a plus cours depuis plus d’un an et on lui demande de passer 4 heures par jour sur un écran", se désole Camille, mère d’un petit de 5 ans. L’Unesco calcule qu’au Brésil, le décrochage scolaire concernait de 1,4 million d’enfants avant la pandémie. Actuellement, il menace 5,5 millions de Brésiliens, soit 15% des élèves de 6 à 17 ans. "Il y a des élèves dont je ne sais même plus s’ils sont vivants ou non", s’inquiète Luciana, professeur dans une école publique de São Paulo, qui a tout le mal du monde à maintenir le contact avec ses élèves. Comme beaucoup d’enseignants, elle est démunie face à l’indispensable ordinateur ou tablette que peu de ses élèves ont les moyens d’acquérir pour suivre les cours.

Dieu ou Lula?

L’aggravation de la pauvreté et des inégalités sociales se ressent déjà dans les habitudes alimentaires au Brésil. Une étude menée conjointement entre l’Université de Berlin et deux universités fédérales brésiliennes révèle que fin 2020, près de 60% de la population souffre d’insécurité alimentaire. L’envolée des prix de la viande, du riz et du haricot depuis l’arrivée de Bolsonaro au pouvoir y est pour beaucoup. Autre facteur qui accentue la misère: l’arrêt du versement de l’aide d’urgence fin décembre. Les 600 réais mensuels (90 euros) n’ont été renouvelés que quatre mois plus tard, mais tronqués de moitié. "Pour moi c’est un désastre, je ne peux nourrir mes 4 enfants que grâce aux dons, et encore, je me prive", témoigne Célia, 44 ans, habitante de la Favela de Paraisopolis. À l’heure du déjeuner, elle fait la queue comme une centaine de personnes vulnérables, sans emploi ou presque, pour recevoir son seul repas de la journée. "Seuls Dieu et peut-être Lula pourraient me venir en aide", témoigne cette mère de famille, qui bénéficie de la bolsa familia, une aide attribuée par les gouvernements Lula au début des années 2000 pour hisser les plus fragiles au-dessus du seuil de pauvreté.

Crise politique, économique et sanitaire

Alors que la crise économique sévit, le président Bolsonaro s’obstine dans le négationnisme. Entre ses apparitions sans masques, ses insinuations contre l’efficacité de la vaccination, ses multiples phrases incitant à reprendre le travail, le chef de l’État est devenu un "paria international" selon plusieurs observateurs. "C’est un croque-mort de la République", écrit le journaliste Leonardo Sakamoto. Les métaphores ne suffisent plus à montrer l’ampleur du désastre vécu par la population brésilienne. Une commission d’enquête parlementaire vient même d’être décidée pour enquêter prochainement sur les manquements des autorités durant la pandémie.

"Bolsonaro, c’est un croque-mort de la République."
Leonardo Sakamoto
Journaliste

Dans le même temps, l’ancien président Luiz Inacio Lula da Silva a fait son retour sur la scène politique, à un an et demi des prochaines élections. Blanchi des accusations de corruption qui l’ont empêché de se présenter à la présidentielle de 2018 et jeté en prison, Lula vient de retrouver ses droits politiques. Un coup de théâtre qui permet alors à l’icône de la gauche de se positionner contre le président d’extrême-droite lors d’un discours-fleuve au syndicat des métallurgistes à São Bernardo do Campo (São Paulo), le 10 mars dernier. Début avril, l’ex-président souligne néanmoins sur Twitter: "Ceux qui ont un minimum d’humanité savent que ce n’est pas le moment de parler des élections. C’est le moment de parler de vaccin, d’aide d’urgence, d’aide aux petites entreprises, d’investissement public et de création d’emplois."

Pour celui qui a dirigé le Brésil de 2002 à 2010, Jair Bolsonaro est responsable de l’explosion des cas de covid: "Il ne croit pas aux vaccinations, il a dépensé une fortune pour un médicament appelé hydroxychloroquine, même s'il a été prouvé qu'il ne faisait aucun bien". Déjà en campagne pour 2022, Jair Bolsonaro campe sur ses positions, alors même que son pays est devenu le pays le plus endeuillé au monde après les États-Unis. "Le chômage et la faillite des entreprises sont le résultat des lockdowns", martèle l’ex-capitaine Bolsonaro.

30%
Près d'un tiers des Brésiliens approuvent la politique du président Bolsonaro.

"C’est comme si Bolsonaro était responsable de tous les maux qui nous touchent  en ce moment", s’agace Maria Teresa, infirmière à la retraite, vivant à Vila Andrade, un quartier résidentiel de São Paulo. Ses deux fils ont été testés positifs au coronavirus. Sa sœur est intubée, sans qu’aucun lit en soins intensifs ne puisse la sauver. Mais elle est persuadée que "ce virus est là pour nous montrer que nous ne sommes pas immortels". Son vote en 2022 sera à nouveau pour Bolsonaro. Selon les enquêtes, environ 30% des Brésiliens approuvent encore sa politique. Des soutiens irréductibles, même en pleine tempête. 

Le 13 avril, la virulence du variant brésilien a poussé Jean Castex, Premier ministre français à décréter "la suspension de tous les vols entre la France et le Brésil jusqu’à nouvel ordre". Bolsonaro n’a pas réagi à cette mesure.

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