Au Venezuela, "mieux vaut mourir de la guerre que de la faim"!

Le pont de Las Tienditas est tout neuf, mais n’a jamais été ouvert. C’est par ce pont que pourrait passer l’aide humanitaire, arrivée à Cucutà cette semaine. ©AFP

Chronique d’une frontière-passoire, la plus fréquentée d’Amérique latine, au moment où la communauté internationale tente d’intervenir au Venezuela. Cucutà, en Colombie, est le royaume de toutes les mafias. Dans une fourmilière bruyante et bordélique, l’exode massif des Vénézuéliens est un business très lucratif.

"Antibiotiques, antidouleurs, lotions, instruments de chirurgie… On fait les demandes mais le gouvernement nous livre en sous-quantité et de manière aléatoire. Alors on demande aux patients d’aller acheter leurs médicaments mais comme ils n’en trouvent pas… Oui, il y a des situations où on ne peut rien faire…" Diego Soler, le directeur médical de l’hôpital public de San Cristobal au Venezuela, doit aussi faire face à un autre problème: la pénurie de personnel.

Comme les 450 autres médecins de l’hôpital, il est payé à peine entre six et sept dollars par mois (entre cinq et six euros), malgré ses 32 ans de carrière. Le prix de trois kilos de bifsteack. Ou d’un seul repas dans un restaurant dans un quartier un peu sécurisé de la ville. Bien sûr, le salaire est versé en bolivars mais tous les Vénézuéliens ne parlent plus que de dollars. Ou de pesos colombiens. "75% des infirmières ont dû démissionner l’année dernière. L’inflation est insupportable pour les salaires. Il n’y a plus de transport public et plus assez d’essence non plus, alors comme la majorité vit en banlieue, elle ne peut plus venir non plus. Alors, presque tous ont émigré…"

©Mediafin

L’hôpital manque aussi de chlore pour l’hygiène, d’ampoules électriques et, bien sûr, de nourriture. Lors des coupures d’électricité et d’eau, quotidiennes actuellement, beaucoup de matériel est endommagé et le générateur ne prend le relais que pour la moitié des services de soin.

Le père d’Antonio D.* est atteint d’un cancer du côlon. La seule façon de lui procurer son traitement, c’est de l’acheter en Colombie. "ça me coûte 200 dollars par mois (environ 176 euros). Comme je travaille pour la jet-set à Caracas, j’ai un bon salaire. Mais… je dois faire vivre ma femme et mes deux enfants, mes parents, ma sœur et son fils, payer des études etc. Au final, je ne m’en sors plus non plus. Il n’y a plus une famille qui ne soit pas affectée par la crise. Alors… franchement, je sais que si une aide humanitaire entre au Venezuela, ils nous la feront payer d’une manière ou d’une autre… Mais je préfère mourir de la guerre que de la faim!"

"Il n’y a plus une famille qui ne soit pas affectée par la crise. Alors… franchement, je sais que si une aide humanitaire entre au Venezuela, ils nous la feront payer d’une manière ou d’une autre…"

Marché noir

Au même moment, sur une chaîne de télévision publique, le journal annonce avec fierté le soutien de la Russie au régime de Nicolas Maduro. "La Russie nous soutient, tout va bien", ironise Jorge S.*. Pas un mot sur une éventuelle aide humanitaire, rien. Il faut que je regarde une chaîne étrangère pour savoir ce qu’il se passe en dehors du Venezuela! Enfin, juste à Cucutà, à une heure et demie d’ici! Ils veulent nous faire croire que tout va bien dans le pays… Moi, j’ai perdu 15 kilos en un an à cause de la pénurie alimentaire! Il me faut maintenant huit jours de salaire pour me payer un kilo de bananes plantains et un autre de fruit. Tout est hors de prix. Comme il n’y a plus que le marché noir où l’on trouve de la nourriture, chaque vendeur décide du prix qu’il veut. 80-90% des gens ne vivent plus que de ça. Ils achètent à Cucutà et ils revendent ici à deux, trois, cinq fois le prix."

"80-90% des Vénézuéliens ne vivent plus que par le marché noir."
Jorge S.

Dans les rues du centre-ville de San Cristobal, métropole de 800.000 habitants, des centaines de voiture font la queue 24 heures sur 24 pour remplir leur réservoir dans le peu de stations ouvertes. Réglementé, le carburant est gratuit. Fierté nationale, le pays dispose des plus grandes réserves d’or noir au monde. Mais comme la production a drastiquement chuté, les livraisons sont rares. Et, bien sûr, imprévisibles. Eleveur et agriculteur, Neill Padron a créé l’année dernière un groupe sur WhatsApp pour "éviter de perdre la moitié de son plein à faire le tour de la ville pour savoir où il y a de l’essence et faire la queue trois jours pour en avoir. Alors quand quelqu’un voit une citerne arriver, il le publie. Une citerne, c’est 700 véhicules."

"C’est comme une asphyxie de vivre ici."

Les Vénézuéliens essaient de trouver des astuces, troquent entre eux mais "c’est chaque jour de pire en pire. J’ai 35 ans et suis tout le temps stressé à cause de l’argent, et on l’est tous. C’est comme une asphyxie de vivre ici." Trois jours de queue, deux nuits à dormir dans la voiture et certains se font même braquer. "La moitié va revendre l’essence en Colombie pour gagner de l’argent. C’est toujours les fonctionnaires qui passent en premier. Si tu veux faire moins de queue, tu peux discrètement payer un militaire pour passer devant les autres. Tu leur donnes 15.000 ou 20.000 pesos colombiens (entre 4 et 6,5 euros)." Quand le salaire minimum est à 18.000 bolívars et que son père, fonctionnaire à la retraite, perçoit la même somme. "ça ne me permet même pas d’acheter un carton de 30 œufs!", grogne-t-il, écœuré par le système en expliquant "je suis né sous une dictature et j’ai pu payer des études à mes enfants et faire vivre ma famille". Nelson Padron, se renfonce dans son siège. "C’est un échec total ce pays."

La corruption est "normale" au Venezuela, en Colombie aussi

La corruption. Des militaires, de la police, des forces spéciales… C’est une pratique courante. Des citernes entières de carburant qui seraient détournées par l’armée, des papiers d’identité qui se paient une fortune, des gradés qui ferment les yeux en se remplissant les poches et le frigo, des bouchers qui doivent offrir des kilos de viande pour éviter de fermer boutique "alors qu’on a du mal à en avoir. Selon le gouvernement, je devrais la vendre à 5.500 bolivars le kilo. Mais je l’achète à 6.500! Je ne peux pas vendre à perte quand même. Quatre à cinq fois par mois, des groupes de dix en uniforme font semblant de contrôler et on leur donne… environ deux kilos de viande à chacun. Alors même que chaque intermédiaire entre l’éleveur et moi a déjà donné une part à d’autres groupes…", raconte Daniel Duarte, 19 ans, qui voudrait "que ça s’arrête".

"On ne sait jamais à quelle heure ils ouvrent ‘le passage’, ni pour combien de temps. ça peut être juste pour une heure. ‘Le passage’, c’est l’arrivée du carburant. Je ne sais pas qui donne l’autorisation, mais c’est très organisé", explique Ospin, un habitant d’un quartier de Cucutà, en Colombie, où de très nombreux voisins vendent en pleine rue, devant leurs maisons, du carburant vénézuélien. À la vue de tous, militaires colombiens compris. Des tanks sont d’ailleurs stationnés dans la zone. "Ils sont là toute l’année."

80-90%
80-90% des Vénézuéliens ne vivent plus que par le marché noir.

Le carburant arrive depuis le Venezuela, en petites quantités. Par des dizaines de porteurs, en majorité mineurs, pour éviter la prison en cas de vrai contrôle. "Mais il ne faut pas croire que tous ces revendeurs se font une quantité gigantesque d’argent. Ils se font 10.000, 15.000 pesos (environ 3 à 6 euros) par jour. Il y a beaucoup de concurrence. Pour nous, c’est un travail, ce n’est pas de la contrebande. On appelle ça du troc", précise Ospin. Et c’est une pratique inscrite dans l’histoire de la ville. À Cucutà, il y a d’ailleurs des quartiers entiers sans station-service. Mais des centaines de petits revendeurs. "Cette région frontalière a été celle des guérillas, puis des paramilitaires, puis de certains cartels mafieux. On ne sait plus. Il faut être ami avec tout le monde. Tout s’achète et se vend. C’est comme ça ici. C’est normal."

La Parada ©AFP

Et, en premier, l’argent. En suivant le fleuve Tachira qui sépare les deux pays, le pont international Simon Bolivar est le lieu de tous les commerces. 70 bureaux de change officiels et… 275 illégaux. "Avant, c’est nous qui faisions le marché, se souvient Pipo. On achetait à 1 et on revendait à une valeur de 2 ou de 3. Aujourd’hui, on est obligé de revendre à 1,2 sinon on ne gagne rien. C’est la rue qui fait la loi. Mais nous, on paie des loyers, des impôts, un comptable. Je pense que je vais fermer pour quelque chose de plus lucratif, la nourriture."

Le quartier des migrants: une ville dans la ville

Le quartier de La Parada ne fait pas plus de trois kilomètres carrés. Et, ici, tout y est concentré: exode, errance, marchands de sommeil, proxénètes, trafics de papiers, passeurs, achats (alimentation, pharmacie, etc.) et même une gare routière a été construite l’année dernière pour aller en Equateur, au Chili, au Pérou, etc. Western Union vient aussi d’ouvrir une très grande succursale flambant neuve. L’argent des émigrés revient sous forme de mandats, qui sert à partir rejoindre l’un des trois millions de Vénézuéliens qui ont quitté leur pays, ou à acheter à manger pour ceux qui restent au pays.

Valentina Ribeiro a traversé le Venezuela, pendant 14 heures pour arriver à La Parada, seule. "C’est très difficile de trouver du travail parce qu’il y a trop de migrants." Elle a 17 ans et aucun papier. "J’ai été extorquée. Un mec que je connaissais et qui m’avait proposé du travail, il a voulu que je couche avec un Colombien. Comme je n’ai pas voulu, ils ont dit qu’ils allaient faire des photos de moi nue. Et qu’il fallait que ma famille dépose 240 dollars pour qu’ils me libèrent."

Le récit de sa libération est assez confus mais elle est sur le point de quitter la Colombie. Son bus part dans quelques minutes. Direction le Pérou où "des amis vont me recevoir. Ils sont partis il y a un mois et ils ont un travail". 689.000 pesos colombiens le trajet direct, environ 195 euros. Passeur compris.

Les 15 compagnies de bus qui se sont implantées proposent un trajet jusqu’à la frontière et un arrêt, un peu avant, pour ceux qui vont entrer illégalement. Tout est prévu, le commerce est bien rôdé. Au moins 50 bus quittent La Parada chaque jour, 2.000 personnes. Et "en ce moment, c’est très calme", observe une jeune patronne de transports de ligne à la manucure et au maquillage parfaits.

©AFP

30 ou 40 dans un même espace

Depuis un an et demi environ, les 4.000 habitants du quartier La Parada cohabitent avec 3.500 Vénézuéliens qui n’arrivent pas à partir. Ils arrivent sans un sou en poche et s’improvisent vendeurs ambulants le jour, ou main-d’œuvre très bon marché pour Colombiens sans scrupule. La nuit, ils remplissent des chambres louées au jour le jour 3.000 pesos colombiens (85 centimes d’euro) et sont parfois 30 ou 40 dans un même espace. Et ça, c’est déjà pour les plus chanceux. Quand les supermarchés ferment, des silhouettes posent un carton contre les devantures et ils sont nombreux à passer la nuit dehors. Au petit matin, il y a parfois des disputes pour se laver dans un bras d’eau d’à peine 30 cm de hauteur à la couleur douteuse.

Dans le parc à l’arrière, un conducteur de métro de Caracas arrivé là il y a un mois raconte comment la police colombienne chasse ces migrants sans abri, enfants en très bas âge compris, le ventre un peu trop gros des gamins dénutris. "Le matin, on doit tout ranger et vers 20h, 21h, ils viennent. La nuit, les policiers nous embarquent parfois. Ils disent ‘pourquoi tu ne mets pas ton carton par terre dans la rue chez toi?’ et ils nous expulsent! Je suis revenu mais je n’ai plus de trace d’un de mes amis", s’inquiète Jésus, 31 ans.

"Tous ces gens ici n’ont rien d’autre pour vivre. C’est fort ici, c’est très fort. J’avais entendu dire que c’était un chaos…"
Misladi Enrique

"Tous ces gens ici n’ont rien d’autre pour vivre. C’est fort ici, c’est très fort. J’avais entendu dire que c’était un chaos…", se souvient Misladi Enrique. À 55 ans, elle aimerait bien rentrer chez elle le plus vite possible. "Que Maduro parte, vite." Pour se payer une chambre ou à manger, elle vend désormais des médicaments à l’entrée du pont Simon Bolivar à ses compatriotes qui, eux, retourne au Venezuela le dos courbé par le poids des vivres qu’ils remmènent. Tous les cinq mètres, il y a un vendeur d’acétaminophène, comme elle. "500 pesos! 500 pesos!" Tels des vendeurs à la criée, brandissant leurs boîtes tous les cinq mètres, les cachets se vendent un par un. Environ 15 centimes d’euro. Et, pour beaucoup, c’est encore une dépense dont ils se passeront.

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"Si un enfant a de la fièvre et n’est pas traité correctement, il court le risque de convulsionner. Donc l’acétaminophène est un médicament essentiel qu’il n’y a quasiment jamais dans mon pays au Venezuela." Luis Caballeros est médecin et il a quitté l’hôpital il y a quatre ans à cause du salaire trop faible. Désormais, il reçoit les Vénézuéliens dans une pharmacie à La Parada, en Colombie. Ubuesque réalité.

À quelques kilomètres de là, un autre pont-frontière, celui de Las Tienditas. Tout neuf. Pour faire passer des camions de marchandises. Mais il n’a jamais été ouvert. C’est par ce pont que pourrait passer l’aide humanitaire qui est arrivée à Cucutà cette semaine. Mais les militaires vénézuéliens ont déjà bloqué la sortie. L’amnistie proposée par le président vénézuélien autoproclamé – et soutenu par la communauté internationale –, Jean Guaino, à ceux qui permettraient l’entrée de l’aide humanitaire, reste sans effet ici.

Peut-être pas parce qu’ils apprécient particulièrement ni leur régime politique ni leur gouvernement mais davantage leurs avantages personnels. Ils semblent être au cœur d’affaires tellement lucratives et jouir d’un tel pouvoir qu’il apparaît peu probable qu’ils abandonnent leurs postes. Au contraire de tous ceux qui fuient leur pays chaque jour, la faim et la peur au ventre.

* Le nom a été modifié à la demande de la personne.

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