reportage

Cuba au temps des assiettes vides

L’actuel président Miguel Diaz-Canel a complètement ébranlé le secteur privé en luttant contre la fraude fiscale. ©REUTERS

Disparition du capital, croissance atone, pénuries alimentaires... Cuba s’enfonce dans une crise économique proche de celle qu’elle a connu au moment de la chute de l’URSS. Et ce, malgré la réputation et les exportations des services médicaux, chiffrés à 11 milliards de dollars par an.

"Miracle! J’ai pu acheter un poulet et un paquet de saucisses de hot-dogs. Deux heures de queue pour accéder au rayon de la Shoppy (le magasin, NDLR) et ensuite une autre heure pour payer", conte Miriam, une Havanaise de Kohly, un quartier cossu de la capitale. Voilà la réalité quotidienne des Cubains un an après l’élection du président Miguel Diaz-Canel.

"J’ai pu acheter un poulet et un paquet de saucisses de hot-dogs."
miriam
habitante de la havane

C’est l’existence des Havanais les plus aisés. Car à 3,5 pesos convertibles (soit 3 euros) les trois cuisses de poulet congelées, ce commerce est inabordable pour l’immense majorité des habitants de l’île. Pire, ces cuisses de poulet, même rachitiques, sont rares. C’est la révolution des pénuries. Radio Bemba (la rumeur) reste le seul secours au manque. "Il y a des œufs à Alamar", dit la rumeur.

Résignés, les Havanais prennent leurs jambes à leur cou. Ils s’entassent dans le bus P11, l’une des lignes les plus surchargées de La Havane, pour se rendre à Alamar, une cité de banlieue. Cuba a faim, sans famine. Cuba grogne, sans se révolter. Jamais le "No hay (il n’y a pas)", la phrase la plus employée par les Cubains, n’a été aussi juste.

Retour de la "Période spéciale"

Au point que Raul Castro est sorti de sa semi-retraite la semaine dernière. "La situation pourrait s’aggraver dans les mois à venir. Il ne s’agit pas de revenir à la phase aiguë de la Période spéciale des années 1990", a déclaré le frère de feu Fidel, avant d’ajouter: "Nous devons toujours nous préparer à la pire des variantes."

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Les Cuentapropistas (entrepreneurs privés) plafonnent à 13% de la population active depuis un an.

Les Cuentapropistas (entrepreneurs privés) plafonnent à 13% de la population active depuis un an. Des dizaines de restaurants privés ont fermé. Le capital disparaît. La croissance est atone. Cuba entre dans une nouvelle Période spéciale, presque 30 ans après la précédente. À la suite de l’effondrement de l’URSS, et la fin, du jour au lendemain, des subventions de ce grand frère communiste, le PNB de l’île s’était effondré de 35% entre 1989 et 1993.

Comment en est-on arrivé là aujourd’hui? Miguel Diaz-Canel, en luttant contre la fraude fiscale généralisée des Cuentapropistas, a ébranlé le secteur privé. Sur le plan extérieur, les camarades alliés de Cuba sont en déroute. Le Venezuela agonise. Le Brésil, l’Argentine et l’Équateur ont tourné la page de la gauche. Et les États-unis? C’est le retour de la guerre froide. Donald Trump met la pression sur Cuba.

Force médicale

Dans ce Cuba en crise, quelques timides graffitis apparaissent sur les murs de la capitale. Des mères de familles se plaignent dans les bus de devoir demander pour s’asseoir sur les sièges jaunes, réservés aux parents avec de jeunes enfants. Les manifestations de Cuentapropistas ou d’habitants pour obtenir plus de pouvoir d’achat se multiplient. Mais Cuba aurait appris de sa première Période spéciale. "Le gouvernement a anticipé et a mis de l’argent de côté pour parer aux coups durs", estime cet économiste occidental longtemps en poste à Cuba.

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Avec environ 11 milliards de dollars de contrats facturés par an, les services médicaux constituent l’essentiel des revenus cubains.

Les Cubains peuvent aussi compter sur un soutien de la Chine et de la Russie. L’île mise de plus en plus, non sans succès, sur l’exportation de ses services de santé. Avec environ 11 milliards de dollars de contrats facturés par an, les services médicaux constituent l’essentiel des revenus cubains. Plus de 55.000 médecins de l’île sont stationnés dans 67 pays. Pas sûr que cette force médicale, malgré son excellente réputation, suffise à sortir Cuba de sa triste Période spéciale.

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