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reportage

"Ils menacent de tuer mes enfants. Quand je gagne 20 dollars par jour, je dois leur en donner 10"

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Bloquées par les tirs de la police mexicaine à la frontière avec le Guatemala, des caravanes de migrants tentent, depuis trois semaines, de fuir la violence et la misère qui sévissent dans la région.

"J’ai vu les gars des gangs commencer à tourner autour de ma fille. Ils disent qu’elle est belle. Elle a 11 ans, elle n’est même pas formée. ça veut dire que, quand elle le sera, l’un d’entre eux va vouloir qu’elle soit sa petite amie. Si elle refuse, il faut qu’elle parte immédiatement. Sinon elle peut mourir"

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Yaqueline Rochac remet la main sur le ventre de son autre fille de 20 mois, en train de dormir sous les néons. "Il y a plusieurs filles qui ont été tuées dans mon quartier pour cette raison. Les maras (les gangs, NDLR) et la pauvreté, c’est invivable." Alors elle a fait un sac, pris sa mère et ses deux filles, et elles ont pris le bus. En 24 heures, elles ont tout quitté pour un seul but: les Etats-Unis. Finis le Salvador et sa misère quotidienne.

En attendant l’eldorado, elles dormiront cette nuit sous le patio du centre culturel de Tecun Uman, au Guatemala. Elles sont chanceuses car des dizaines d’autres personnes dorment dans le parc, sur des bancs, sur un carton récupéré ou à même le sol, le sac à dos en guise d’oreiller. Le Guatemala ne peut pas les chasser, le passage y est libre depuis le Honduras et la république du Salvador. Au pire, la police, déployée à grands renforts, liste les noms.

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Sonia, seule, paraît un peu perdue. Cette restauratrice salvadorienne d’Ilobasco était rackettée depuis des années par les maras, nommés Barrio 18 et MS Salvatrucha. "Ils menacent de tuer mes enfants si je ne paie pas. Quand je gagne 20 dollars par jour, je dois leur en donner 10. Dans mon pays, rien ne va…" Elle n’a pas mangé, elle n’a pas osé demander et elle veut garder le plus longtemps possible ces 20 dollars en poche. Elle ne sait absolument pas ce qu’elle fera demain, n’a aucune idée de comment passer la frontière, elle n’a aucun plan. Et personne n’en a.

La pauvreté et la violence reviennent dans toutes les histoires de ces migrants, partis presque sur un coup de tête. Mais la lassitude morale et l’absence d’espoir d’un futur meilleur, ils l’ont tous en eux depuis trop longtemps. "J’ai entendu parler des caravanes et je me suis dit qu’il fallait que j’en profite. Impossible de trouver un boulot chez moi au Honduras. On est embauché qu’à la journée. Deux-trois jours par-ci, deux-trois jours par-là. À 120 lempiras la journée (environ 4,40 euros), comment tu veux que je m’en sorte? Tu te sens pris à la gorge en permanence", explique en sueur José Fernandez, issu d’une fratrie de neuf enfants. La journée tire à sa fin, sa paire de baskets est en mauvais état et il a faim. À l’instar de ses onze compagnons de route rencontrés en chemin.

Pour entrer au Mexique, les migrants venant du Guatemala doivent traverser la rivière Suchiate à pied. ©REUTERS

À l’église de Tucan Uman, le père mexicain Alfredo Camarena a vu passer 15.000 personnes en à peine trois semaines et offre des repas deux fois par jour "Il y a les caravanes mais il y a aussi tous les autres. Certains ont tout vendu pour partir et ont déposé leurs espérances dans ce voyage. (…) Ils sont euphoriques. Pour eux, c’est essayer une opportunité, peut-être la seule qu’ils n’ont jamais eue. Et ceux qui sont arrivés jusqu’aux Etats-Unis leur disent de la saisir pour partir gratuitement, sans passeur à payer."

Pays les plus dangereux du monde

Antonio sait à peine lire et écrire. Il est agriculteur à San Salvador et n’aurait jamais pensé vivre ça. "Cette année, il y a eu beaucoup de pluie. Je cultive du maïs et des haricots noirs. Et j’ai tout perdu. C’est pour ça que j’ai pris cette décision." Petit pays d’Amérique centrale bordé par le Pacifique, le Salvador se dispute avec le Honduras le titre de pays le plus dangereux au monde. 20% de sa population a déjà émigré, soit plus deux millions d’habitants. Mais en gagnant 6 dollars par jour, "quand il y a du travail", payer un passeur reste impossible pour les plus pauvres d’entre eux. "Seul dieu est avec nous", conclut Antonio.

Un camp de migrants improvisé à Juchitan, au Mexique. ©REUTERS

À 25 ans, Oscar Ramon, ne sait plus, lui, depuis combien de temps il est parti. "Il y a environ quinze jours avec la première caravane du Honduras. Dans mon village, on a lu ça sur Facebook. On en a parlé. Et puis, on s’est dit qu’on n’avait rien à perdre. On est parti à six, trois ont abandonné." Se disant extrêmement fatigué, le jeune homme a aussi remis son destin entre les mains de dieu. "Jusqu’ici on va bien. Chaque jour, des Guatémaltèques nous offrent spontanément un peu à manger et à boire".

De simples sabots en plastique aux pieds, une tenue de change dans un petit sac à dos, il confie: "Des moments de désespoir, on en a tous les jours. C’est vraiment très dur. Mais on ira le plus loin possible. Au moins, dans ma vie j’aurais essayé." à ses côtés, Yester, 16 ans, rêve. Quelle vie veut-il? "Avoir une maison, une voiture…" Oscar l’interrompt: "Quelque chose qu’on pourra jamais avoir chez nous!" Et ils éclatent de rire. Un instant, les cernes et les courbatures disparaissent.

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La première caravane de 7.000 marcheurs arrive à Mexico City. Il ne reste que deux semaines pour toucher la frontière américaine. Une véritable menace pour la seconde puissance mondiale qui, fort du déploiement de 15.000 militaires à sa frontière, a demandé aux pays d’Amérique centrale de tout faire pour arrêter les caravanes. Le Mexique aussi a choisi la voie militaire. Contre celle des droits de l’homme. "Ils ne respectent pas la protection internationale. L’ONU arrive enfin!".

Centres fermés et balles réelles

Le père Mauro, en charge de la Maison des migrants, est venu expliquer aux centaines de Salvadoriens l’accord négocié par leur consul avec le Mexique: un séjour de 45 jours sur le sol mexicain dans un centre dont il est interdit de sortir, le temps d’étudier des demandes d’asile ou peut-être d’avoir un emploi. Un accord illégal, selon lui. Quant aux Honduriens, aucune proposition ne leur a été faite.

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Pour Hugo, ce Salvadorien de 24 ans au look américain, c’est très clair: "On ne veut pas être enfermés. Tout ce qu’ils veulent, c’est nous virer. Nous venons pacifiquement. On demande de nous laisser passer jusqu’aux Etats-Unis. Donnez-nous juste le droit de traverser le Mexique!" Il attend, comme presque tous, l’arrivée imminente d’une caravane de 600 migrants.

"Je pense qu’un grand groupe me protège et va me permettre de pouvoir passer", espère le jeune homme qui sait que le plus dur reste encore à venir. La nuit, les migrants sont livrés à eux-mêmes. À 9 heures du matin, il fait déjà 28 degrés à l’ombre. La Croix-Rouge distribue de l’eau potable, du linge sèche sur les buissons ornementaux du parc, de jeunes parents lavent leurs enfants dans les lavabos des sanitaires municipaux, devenus gratuits pour eux…

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Les migrants tuent le temps pendant que les locaux continuent leur vie. Une grande banderole a été posée sous une tente bâchée "Centre d’informations. Tu veux retourner dans ton pays? Nous t’y aidons. Information migratoire, information interinstitutionnelle." Mais il n’y a personne. Aucun candidat. Seuls quelques policiers profitent de l’ombre de la bâche pour observer les va-et-vient alentours.

Chacun a en tête les drames de ces derniers jours. Un jeune Hondurien de 25 ans a été tué par une balle de l’armée mexicaine. En pleine tête. Près de deux mille personnes ont traversé le fleuve Suchiate, en crue, et ont failli se noyer dans les vagues générées par les hélices des hélicoptères mexicains à moins de dix mètres au-dessus d’eux.

Si la politique voit dans cet exode un problème migratoire, les Centraméricains font preuve d’une certaine solidarité. Ils y voient une forme de protestation contre leurs gouvernements, qu’ils jugent corrompus et esclavagistes. Honduras-Slavador-Guatemala, trois peuples, trois cultures et un point commun: plus de 50% de la population vit sous le seuil de pauvreté. À Tecun Uman, c’est désormais un problème humanitaire que la réponse répressive ne peut, cette fois, suffire à résoudre.

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