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L'exode des Vénézuéliens se heurte au durcissement des pays voisins

©AFP

Des familles entières quittent chaque jour le Venezuela. Ce flux incessant impose à toute l’Amérique du Sud de revoir sa politique migratoire et à l’ONU de prendre enfin position.

À Pacaraima, au Brésil, les touristes en mal d’aventure amazonienne ne sont plus qu’un souvenir. Depuis trois ans, il n’y a plus ici que des Vénézuéliens, à peine quelques centaines de mètres juste après le poste frontière. Ils ont atteint leur unique objectif: sortir de leur pays, fuir d’un endroit qui n’est plus vivable. La répression politique, la peur, la faim, les pénuries alimentaire et sanitaire, l’inflation surréaliste, la violence…

Depuis que Nicolas Maduro a pris la tête du Venezuela, à la mort d’Hugo Chavez en 2013, la petite ville de 12.000 habitants étouffe. Chaque jour, entre 500 et 1.200 personnes traversent la frontière mais tous n’ont pas les moyens d’aller plus loin.

La folie de l'hyperinflation au Venezuela

Alors plus de 3.500 Vénézuéliens vivent désormais là, tels des sans-abri dormant à même le trottoir, comme ces Amérindiens waraos devant le centre surpeuplé qui leur est réservé ou encore dans des camps de fortune qui n’en finissent pas de grossir.

Ce sont eux qui ont été pris pour cible le week-end dernier par des incendies criminels volontaires. Une furie. "Jusqu’à quand devrons-nous attendre que les autorités fassent quelque chose? Elles ne font rien! Les autorités, c’est nous", affirme Cristina Gomes, l’une des dizaines de Brésiliens xénophobes, pyromanes et sans honte.

"C’est une situation hors de contrôle", s’indigne Jesus Lopez, prêtre évangéliste qui donne gratuitement quelques cours de portugais et, surtout, offre 1.300 petits-déjeuners par jour, le seul repas quotidien pour beaucoup.

"Jusqu’à quand devrons-nous attendre que les autorités fassent quelque chose? Elles ne font rien! Les autorités, c’est nous."
Cristina Gomes
une Brésilienne

Nombreux passent leur journée au bord des avenues pour laver quelques pare-brise ou brandir des cartons avec leurs compétences (électricien, cordonnier etc.) en quête d’un peu d’argent pour aller jusqu’à la ville, où ils croient pouvoir trouver un peu de travail. À ça non plus, les renforts annoncés de l’armée brésilienne ne changeront rien.

Villes saturées et états d’urgence en série

Pacaraima est saturée. L’État du Roraima aussi, déclaré en état d’urgence sanitaire dès décembre 2016. Le Brésil n’a pas mis en place de réponse adaptée à cette crise: ses structures sont débordées et les formalités administratives se trouvent à 215 km de la frontière, à Boa Vista, la capitale de cet État où 4.000 demandes de réfugiés ont été déposées l’an passé, contre neuf seulement en 2014.

Monice Becker fait partie des 40.000 Vénézuéliens qui attendent là. Elle vit dans une tente installée dans un gymnase. Son fils de moins de trois ans dans les bras et les larmes aux yeux, elle confie: "Je ne voulais pas que mes enfants meurent de faim, comme beaucoup d’enfants qui sont morts dénutris"

"Je ne voulais pas que mes enfants meurent de faim, comme beaucoup d’enfants qui sont morts dénutris…"
Monice Becker
une Vénézuélienne

À côté de la septième puissance économique mondiale qu’est le Brésil, la Colombie partage aussi une grande partie de ses frontières avec le Venezuela. C’est elle qui absorbe le plus: 1 million de personnes en seize mois à qui elle a donné un droit de séjour temporaire pour 820.000 d’entre eux afin de lutter contre la clandestinité.

Dans la grande ville colombienne frontalière de Cucuta, la corruption et la mafia sont partout. Trafics d’êtres humains, de papiers d’identité, de pétrole ou simplement de nourriture…

Les jeunes filles font même la queue pour vendre leurs cheveux longs jusqu’à la taille en échange d’un billet de bus. Car la majorité file directement vers la frontière avec l’Équateur, où seuls 20% resteront, puis vers le Pérou. Direction finale: le Chili, le nouvel eldorado latino.

Attentat, rumeur, mouvements de foule et durcissement

Sur le pont international Rumichaca, entre la Colombie et l’Équateur, la file des piétons avec d’énormes bagages est encore plus longue qu’à Pacaraima au Brésil. Tout s’est accéléré très vite en début de mois, jusqu’à 4.200 personnes ont déferlé ici chaque jour. Ingérable. Pourquoi autant d’un seul coup? Parce que Nicolas Maduro a annoncé avoir été victime d’une tentative d’attentat menée par la Colombie. Et il se dit alors que son nouveau président, Yvan Duque, va fermer les frontières avec le Venezuela. Résultat: exode immédiat massif jusqu’à l’Équateur, submergé de nouveaux arrivants.

Un sésame quasi impossible

À bout de souffle, l’Équateur et la Colombie insistent auprès de l’ONU pour que soit désigné un envoyé spécial chargé de coordonner l’aide humanitaire pour les migrants. Plus de 2,5 millions de Vénézuéliens ont quitté leur pays en trois ans, selon les ONG, c’est près d’un un habitant sur dix.

2,5 millions
de Vénézuéliens
C'est le nombre de Vénézuéliens qui ont quitté leur pays en trois ans, selon les ONG, c’est près d’un un habitant sur dix.

Malgré les 9 millions de dollars qui viennent d’être débloqués, aucun indicateur ne permet d’espérer l’arrêt de cette hémorragie: coup d’État il y a quelques semaines, dévaluation de la monnaie, production de pétrole au ralenti (alors que le pays possède les plus grandes réserves au monde), récession économique et prévision d’une inflation qui bat tous les records et dépasse l’entendement… 1.000.000% d’ici la fin de l’année.

Alors, l’Équateur vient de décider d’interdire l’entrée aux Vénézuéliens qui n’auraient pas de passeport. "Le contrôle migratoire est devenu impossible": trop de faux papiers sont en circulation. Cartes d’identité, actes de naissance… Probablement un migrant sur deux n’aurait pas de passeport.

Officiellement, l’État vénézuélien ne dispose plus d’assez de papier pour imprimer les passeports. Officieusement, les bakchichs sont obligatoires et hors de prix. Sans compter que toute demande entraîne des vérifications, des contrôles. De nombreux activistes affirment avoir, à cette occasion, subi des pressions et avoir été menacés, avec leurs proches, par le régime.

Naufrage d’un pays

Malgré le risque de voir se développer encore davantage les routes clandestines et la traite humaine, le Pérou a, lui aussi, décidé d’imposer un passeport pour entrer sur son territoire. Le pays andin réduit aussi le temps pour déposer un dossier de permis temporaire qui offre aux migrants l’accès au travail et aux services sociaux.

Quant à l’Argentine, troisième pays de prédilection des Vénézuéliens après les États-Unis et le Chili, elle ne donne plus qu’un mois aux migrants pour régulariser leur situation. Sinon, c’est l’expulsion.

Face au naufrage du pays qui était le plus développé du continent, l’absence de réponses politique et économique claires de la communauté internationale a soulevé une crise migratoire désastreuse qui s’étend désormais à tout le continent.

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