Le Brésil marque des points

Le Brésil s’apprête à tourner la page "Lula". Sous sa présidence, le pays s’est glissé à la 8e place, en termes de puissance économique mondiale. Tout en respectant l’héritage de son prédécesseur Fernando Henrique Cardoso, Lula s’est attaqué aux racines de la pauvreté. Ce qui explique sa forte popularité. Avec lui, 24 millions de Brésiliens sortent de la misère. Reste le gros point noir, l’éducation.

Regardez ici, devant ce bâtiment tout neuf, ce camion décharge un congélateur pour la nouvelle habitation de cette famille. C’est une scène qui était impensable, il y a une dizaine d’années", explique Graco Braz Peixoto. Cet habitant de Sao Paulo n’est pas peu fier. En se promenant, ce samedi matin, dans la favela de Paraisópolis (littéralement "cité du Paradis" en français), cet employé de la ville contemple les changements intervenus dans cette mégapole de 20 millions d’habitants. Sans pour autant être aveugle: "Les inégalités demeurent. Et le fossé est grand. Mais l’important, c’est que le mouvement soit lancé." Ici, à Paraisópolis, 60.000 personnes vivent dans la précarité… à quelques mètres de Morumbi, riche quartier de Sao Paulo. Faites de bric et de broc, les maisons sont agglutinées les unes sur les autres. "Mais cela bouge. L’eau courante est enfin disponible", affirme notre interlocuteur, tout en montrant, derrière lui, de nouveaux buildings destinés à reloger des familles. Un peu plus loin, c’est une école ou un centre sportif que les autorités communales viennent d’ouvrir.

Pour l’urbanisation de sa centaine de favelas, la ville de Sao Paulo a débloqué annuellement un peu plus d’un milliard de dollars depuis 2008. Avec, comme objectif, de résoudre le problème d’ici 2024.

Bâtis à flanc de colline, sur des terrains nationalisés par la ville, les nouveaux quartiers de Paraisópolis ne passent pas inaperçus. Les nouvelles tours s’érigent en plein milieu de la favela. Les détritus jonchent le sol et il n’est pas rare de voir un habitant bouter le feu à un tas d’ordures. Mais le mouvement est en marche. "D’ici 2012, 6.000 familles vont bénéficier du programme de relogement. La semaine dernière, nous avons livré 240 appartements. Ils sont vendus aux familles moyennant le versement mensuel d’un tiers du revenu de l’ensemble de la famille. Dans 25 ans, ils seront propriétaires."

L’initiative est saluée par la population, même si elle ne peut satisfaire tout le monde en même temps. Et ici à Paraisópolis, le président Lula reste très populaire, après huit années au pouvoir. Cet homme du peuple s’apprête à quitter la scène politique avec plus de 80&flexSpace;% d’opinion favorable. Un capital sympathie qui lui a servi tout au long de ses deux mandats et qui devrait propulser Dilma Rousseff, la candidate du Parti des travailleurs (PT), à la tête du Brésil dès le premier tour des élections ce dimanche.

Les dérives du crédit

Tout en respectant l’héritage de son prédécesseur Fernando Henrique Cardoso, Lula s’est attaqué aux racines de la pauvreté. Avec lui, 24 millions de Brésiliens sortent de la misère et quelque 20 millions d’habitants ont intégré la classe moyenne de la société. La "Bolsa familia" (bourse familiale), octroyée aux familles pauvres à condition que les enfants soient scolarisés, a été augmentée de 70&flexSpace;%. Et d’après les derniers chiffres de l’Institut brésilien des statistiques, 90,3&flexSpace;% de la population brésilienne sont aujourd’hui alphabétisés. Le salaire minimum est, quant à lui, passé à 250 dollars. "C’est le terreau de sa popularité", stigmatise Claudio Couto, politologue à la fondation Getuli Vargas de Sao Paulo. "Lula est populiste mais, avec du recul, il n’a rien fait de neuf. Il a juste eu l’intelligence suffisante de reprendre les bonnes réformes de son prédécesseur et les améliorer" (lire interview).

En accédant à la propriété et à l’électricité avec le plan "lumière pour tous" , la population brésilienne s’est mise à consommer. Le crédit s’est répandu. Avec ses dangers pressentis. Une sorte de subprime à la Brésilienne. "Le taux d’intérêt dans les banques est aujourd’hui de 9,25&flexSpace;%. C’est usurier!" s’exclame Romano Morosini. Ce manager dans la société de logistique Equiport, au port de Santos, à environ 70 kilomètres de Sao Paulo, voit les signaux au rouge. "Tout le monde a sa petite voiture aujourd’hui. Sur les 24 ouvriers que nous employons, 22 ont la leur. Et la marge de croissance dans le pays reste importante. Que va-t-il se passer d’ici 5 ans, quand le véhicule sera foutu, mais qu’il faudra toujours le rembourser? Si les banques prêtent, les Brésiliens regardent au jour le jour."

Santos fourmille

Evitant de parler de "miracle Lula", Romano Morosini salue la globalisation. "La croissance est aujourd’hui conjoncturelle et les projections, pour cette année, parlent de 7%." Avec son associé, il est le premier à assister à ce boom économique. Et il ne s’en cache pas. "On en profite et les récentes découvertes pétrolières au large de Santos vont tout amplifier. Selon certaines estimations, ces gisements marins pourraient faire du Brésil un pays pétrolier aussi important que le Koweit d’ici 2030." L’économie régionale devrait très clairement en profiter. "On s’attend à une croissance de 30&flexSpace;% de l’activité portuaire", souligne Fabio Ferraro Oliari, responsable de la gestion commerciale au sein de l’autorité portuaire de Santos.

Santos fourmille. Ce comptoir à ciel ouvert abrite le plus grand port d’Amérique latine. Céréales, jus d’orange, sucre de canne, café, minerai..., d’ici 2024, les exportations vont avoisiner 240 millions de tonnes par an. À tel point que le port sature avec son infrastructure restée sur le carreau. "Les terminaux privatisés se modernisent très rapidement, mais, pour arriver jusqu’ici, il faut emprunter des routes gouvernementales. Certains jours, ce sont plus de 12.000 camions qui arrivent ici. La congestion routière est fréquente. C’est très marquant. L’autorité publique n’investit pas assez dans l’infrastructure. Certains investisseurs privés, comme Dubaï, prennent le relais", insiste-t-il.

Le grand sujet de discussion qui s’est emparé du tout Santos ces derniers jours, ce sont les trois tours que doit ériger le géant pétrolier Petrobras pour héberger 6.000 familles en vue de l’exploitation des gisements marins. "Santos va être le port du pré-salt. Les gisements sont à peine à trente kilomètres d’ici. La spéculation immobilière est donc très importante. On le remarque bien, la ville est en train de changer. L’aéroport militaire va, en principe, se transformer en aéroport civil", témoigne encore le responsable portuaire. "L’essor de la ville va provoquer une pression démographique".

Une désindustrialisation trop rapide?

Reste la difficulté à trouver une main-d’œuvre qualifiée. "J’ai 24 personnes. Je pourrais très bien en avoir une centaine. Le problème est l’éducation. Les gens n’ont pas les bases solides", estime, de son côté, Thierry Montagne, directeur d’Equiport. "Les mesures prises par le gouvernement sont positives, mais ce qu’il faudrait, c’est une école technique." Quant aux ouvriers embauchés "ils peuvent prétendre à des salaires plus élevés qu’en France."

Au sein de la fédération du patronat à Sao Paulo, le FIESP, on redoute un retournement. "Le territoire est grand et riche, et la croissance de la population stable. Un projet comme le pétrole pré-salt est certainement une bonne chose. Mais jusqu’ici, Lula a eu de la chance. Il a bénéficié de la globalisation. La crise économique n’a pas trop affecté le pays. D’une certaine façon, le Brésil a été porté par la formidable croissance de la Chine", estime Paulo Francini, économiste en chef de la fédération. "Mais le déclin industriel est amorcé." Selon les estimations du FIESP, la participation de l’industrie au PIB va passer de 40 à 20%, dans les prochaines années. "C’est trop tôt pour un pays comme le Brésil. Dans des pays industrialisés comme les Etats-Unis ou le Royaume-Uni, cela représente 15%. Sans parler des 40% pour la Chine. Au Brésil, l’environnement extérieur est trop agressif." Le patronat reproche au gouvernement d’avoir laissé filer les taux d’intérêt. "L’industrie dépense aujourd’hui 7% de ses revenus dans les charges liées aux intérêts. Cela pèse sur la compétitivité." Les industriels fustigent aussi le taux de change trop élevé et l’abondance des taxes qui se montent à 40%. "Cela impacte la productivité locale, car une entreprise qui importe au Brésil ne paie pas 40%." Sur le plan politique, "nous n’avons pas de grandes craintes. Le risque était plus important avec l’arrivée de Lula. Et les changements sociaux sont bons. On ne reviendra pas en arrière. Reste le problème de l’éducation. Le pays devrait aussi régler le problème de l’âge de la retraire, un peu comme en Europe."

Paulo Francini s’interroge encore quant au bénéfice réel des échanges commerciaux effectués entre la Chine et le Brésil. "Les pays BRIC, c’est une blague, une création de financiers. Ces pays ne sont pas un groupe en soi. La Chine sait exactement ce qu’elle veut. Le Brésil se retrouve obligé aujourd’hui d’acheter à la Chine ses produits manufacturiers. Résultat, le pays vend du minerai de fer et achète de l’acier. C’est incroyable. On devrait être capable de produire notre acier."

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