Le gaz américain comme arme anti-Poutine?

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Plutôt que d’observer avec impuissance comment la Russie menace la souveraineté ukrainienne, certaines voix aux Etats-Unis suggèrent de vendre du gaz de schiste aux Européens.

Avec la découverte de grandes quantités de gaz de schiste sur leur territoire, les Américains sont en passe de devenir la nation énergétique la plus puissante du monde. Avant la fin de la décennie, les Etats-Unis auront dépassé l’Arabie Saoudite et la Russie en tant que premier producteur de pétrole. Or l’Oncle Sam est déjà le premier producteur de gaz, ayant tout récemment dépassé la Russie. Il y a quelques années à peine, les Etats-Unis importaient une partie substantielle de leurs fournitures de gaz, mais entre-temps la production nationale a dépassé la consommation intérieure.

Ce surplus pourrait dès lors constituer une arme de choix pour barrer la route aux ambitions de Vladimir Poutine en Ukraine. "Nous disposons enfin d’un moyen pour aider l’Europe et accroître la concurrence sur le marché. Nous demandons à chacun de fournir des efforts. Est-ce que nous ne pouvons pas, nous non plus, faire quelque chose?", s’interroge David Goldwyn, spécialiste de l’énergie auprès de la Brookings Institution, un influent think tank américain.

A savoir

L’Ukraine dépend pour 60% du gaz russe, tandis que de nombreux pays européens, dont l’Allemagne, s’approvisionnent en Russie. Plus de la moitié de cet approvisionnement passe par des pipelines ukrainiens. Le gaz constitue un levier très puissant pour Poutine et la société étatique russe Gazprom. La semaine dernière, le président russe menaçait de fermer le robinet du gaz si l’Ukraine ne payait pas rapidement ses dettes, après avoir préalablement provoqué une envolée du prix du gaz.

Les Etats-Unis pourraient barrer la route aux ambitions hégémoniques de Moscou en exportant leur gaz meilleur marché vers l’Europe afin de réduire la dépendance énergétique de celle-ci à l’égard de la Russie. "La dernière chose que souhaitent Poutine et ses compères, c’est de s’engager dans une course énergétique avec les Etats-Unis", fait remarquer la sénatrice démocrate Mary Landrieu, qui préside la commission de l’énergie au Congrès. La figure de proue du parti républicain, John Boehner, suggère pour sa part d’utiliser le gaz "comme instrument de rétorsion face à l’agression perpétrée par la Russie".

Express

Quand? Il faudra encore plusieurs années pour que les infrastructures adéquates soient mises en place, car les Etats-Unis ne possèdent pas de terminaux pour exporter du gaz liquide à travers l’Atlantique.

Le Congrès a déjà invité les ambassadeurs de Pologne, de Hongrie et de Slovaquie pour leur exposer les arguments américains dans le dossier du gaz. Pratiquement tous les grands quotidiens du pays plaident pour que les Etats-Unis exploitent davantage leur nouvelle position de force sur le marché du gaz à des fins politiques, "pour endiguer l’appétit des régimes prédateurs comme celui de Poutine".

Changement législatif

Un tel changement de cap nécessiterait cependant un nouveau cadre législatif. Jusqu’ici, les autorités américaines autorisent l’exportation de gaz uniquement vers le Canada et le Mexique, ainsi que vers quelques petits pays avec lesquels les Etats-Unis ont conclu un accord de libre-échange. Aucun pays d’Europe de l’Ouest n’est cependant concerné. Les exceptions ne peuvent être accordées qu’à la condition qu’il y ait une utilité publique.

Certaines voix critiques estiment que le gouvernement Obama perd du temps. Le ministère de l’énergie a déjà reçu une vingtaine de dossiers d’entreprises qui souhaitent exporter du gaz américain. Seuls sept d’entre eux ont obtenu un feu vert. Il faudra encore plusieurs années pour que les infrastructures adéquates soient mises en place, car les Etats-Unis ne possèdent pas de terminaux pour exporter du gaz liquide à travers l’Atlantique.

Mais même si d’ici quelques années, de telles infrastructures devaient être opérationnelles, les entreprises américaines seront davantage tentées d’exporter du gaz vers l’Asie qu’en direction de l’Europe. Car les pays asiatiques sont prêts à débourser plus. Cheniere est l’entreprise américaine qui a déjà le plus progressé dans la mise en place d’un terminal d’exportation. Celui-ci devrait fonctionner à plein régime en 2017 dans le Golfe du Mexique au large de la Louisiane. Cheniere a déjà conclu des contrats avec L’Inde et la Corée du Sud pour la moitié de la capacité prévue. "C’est plutôt flatteur de se voir attribuer un rôle géopolitique", indique Charif Souki, CEO de Cheniere, "mais en fait cela ne repose sur rien".

À court terme, il ne semble pas que les Etats-Unis soient en mesure d’offrir une solution. Mais cela n’empêche pas les Américains de pratiquer une diplomatie "gazière". L’ancienne secrétaire d’État Hillary Clinton avait favorisé la mise sur pied du Bureau of Energy Resources, une agence dont la mission est d’utiliser le levier énergétique pour préserver des intérêts américains à l’étranger. Le patron de cette agence, Carlos Pascual, est un ancien ambassadeur en Ukraine. Dans une récente interview au "New York Times", il assurait que l’excédent énergétique américain aura bel et bien un impact: "Nous envoyons un signal clair comme quoi le marché global du gaz est en train de changer profondément. Nous allons vers une configuration où les sources d’approvisionnement en gaz vont se diversifier."

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