reportage

Morose, Cuba dit adieu aux derniers navires de croisière américains

Le dernier bateau de croisière américain, le "Empress of the Sea", de la compagnie Royal Caribbean International Company, amarré à La Havane. ©AFP

Donald Trump a interdit les voyages des croisiéristes américains à Cuba. L’île s’enfonce dans la crise économique.

Le Christ est là pensif, majestueux. Son immense statue blanche, sise sur les hauteurs du quartier de Casablanca, domine la baie de La Havane. À quelques centaines de mètres du Christo (Christ) de la capitale, les derniers paquebots chargés d’Américains déversent leurs contingents de Yankees. Très vite, des guides et des chauffeurs d’Almendrones, ces vieilles voitures américaines des années 30 à 50, prennent en charge les touristes. Ils partent pour un tour de ville au pas de course. Ce sont les derniers croisiéristes américains.

Depuis mercredi, c’est fini. Donald Trump a, par surprise, décrété la fin des voyages de ses compatriotes sur des paquebots en partance vers l’île communiste en représailles du soutien de La Havane au Venezuela de Nicolas Maduro. "Que Trump est un homme mauvais! Quand vont-ils le sortir de la Maison Blanche?" se demandait mercredi soir Yaquelin, une Havanaise, en regardant le journal de 20h de Rafael Serrano, le présentateur vedette de la télévision cubaine. L’interdiction des voyages des Américains vers l’île est un coup dur pour l’économie du pays. Les mesures de Donald Trump mèneront à la faillite de milliers de Cuentapropistas (entrepreneurs privés) qui ne vivent que des retombées du tourisme américain.

Washington en embuscade

En renforçant l’embargo, Trump renoue avec les politiques menées de Kennedy à Bush.

C’est le rapprochement diplomatique entre les deux ex-ennemis de la Guerre froide, initié fin 2014, qui avait permis l’arrivée le 2 mai 2016 d’un navire de croisière américain, le premier depuis 1959. Selon les autorités cubaines, 142.000 Américains sont venus en paquebot entre le 1er janvier et le 30 avril à Cuba, contre 110.000 par avion. Le conseiller à la sécurité nationale américaine, John Bolton, mène la nouvelle Guerre froide contre l’île communiste. Tous les tankers transportant du pétrole du Venezuela vers Cuba sont désormais sanctionnés par Washington. L’envoi d’argent des Cubano-americains aux familles a été restreint.

En vertu de l’entrée en vigueur le 2 mai dernier du chapitre III de la loi Helms-Burton, les citoyens des États-Unis peuvent désormais poursuivre devant leurs tribunaux des sociétés cubaines ou des entreprises étrangères en affaires avec La Havane.

L’enjeu? Faire peur aux investisseurs étrangers. En renforçant l’embargo, Trump renoue avec les politiques menées de Kennedy à Bush. À Cuba, où la croissance n’a atteint qu’1,2% en 2018, les autorités socialistes espèraient une hausse des revenus touristiques de 17,6% en 2019 afin d’atteindre 5,1 millions de visiteurs. C’était avant les mesures de Trump sur les croisières. Cuba entre doucement dans une nouvelle Période spéciale, presque 30 ans après la précédente. À la suite de l’effondrement de l’URSS, le PNB de l’île s’est effondré de 35% entre 1989 et 1993.

Difficultés alimentaires

Un scénario qui se répète, même s’il est moins aigu que par le passé. Des produits en vente libre ne sont plus disponibles que via le carnet de rationnement en quantités infinitésimales. La guerre des estomacs creux a commencé. Les Havanais ont faim. Sans famine. Une cinquantaine de mères de famille se précipitent vers le rationnement pour un peu de mortadelle rosâtre. L’attente dure des heures. "Les rayons sont vides. Il y avait du poulet du Canada ou du Brésil jusqu’en début d’année. C’est fini. Les œufs ont disparu. Le prix du carton de 33 œufs à 33 pesos (1,2 €) a triplé. Et encore faut-il le trouver", conte Ernestico, 22 ans. Avec sa novia (fiancée), Yessica, 18 ans, étudiante en cosmétologie, il traque le moindre aliment. Une maigre pitance. Les deux tourtereaux partent, des heures durant, loin de leurs domiciles. Toujours tirés à quatre épingles. Au pays des écuelles vides, la révolution doit rester sensuelle. "Pour dénicher quelque chose, il faut aller chaque fois de plus en plus loin", dit Ernestico. Yessica, une petite brune malingre, acquiesce et rêve d’ailleurs. Comme bien des Cubains.

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