interview

30 ans après Tienanmen: "En Chine, le lavage de cerveau a très bien marché"

La place Tiananmen de Pékin. ©REUTERS

Il y a 30 ans, le régime communiste chinois réprimait dans le sang les manifestations de la place Tienanmen. Que reste-t-il aujourd'hui de ces événements? Entretien avec Marie Holzman, spécialiste de la Chine contemporaine et de la dissidence chinoise.

Dans la nuit du 3 au 4 juin 1989, plusieurs centaines de manifestants étaient tués dans les abords de la place Tiananmen. La répression du Printemps de Pékin a tué 218 civils selon le gouvernement chinois, environ un millier selon Amnesty international. Que reste-t-il, trente ans après, de cette plaie dans l’histoire de la Chine? Marie Holzman, spécialiste de la Chine contemporaine et de la dissidence chinoise, a passé sa vie à entretenir la mémoire du 4 juin, notamment au travers de l’association Solidarité Chine.

Y a-t-il une conscience collective de Tiananmen en Chine?

C’est paradoxal: vous avez des personnes d’un certain âge qui en ont le souvenir et qui n’ont certainement pas envie d’oublier. Mais vous avez toute la jeunesse qui maintenant va vous dire que la Chine, ce n’est pas ça. Une jeunesse qui a accepté la version officielle que le gouvernement est intervenu pour calmer une émeute – au sens propre du terme: quelque chose de très négatif –, que le gouvernement a ramené la stabilité et que c’est cela qui a provoqué le développement économique. Il y a eu un lavage de cerveau collectif qui a très bien marché. Quand on rencontre les jeunes chinois à Paris, il faut entre six mois et un an avec l’accès libre à l’information avant qu’ils acceptent de discuter de cette question. La transition de cette certitude que c’est un événement qui devait être réprimé à un début de doute prend minimum entre six mois et un an – quand elle se produit.

Pékin dit aujourd’hui avoir pris une "décision correcte" en réprimant le Printemps de Pékin. Le sujet est donc assumé?

Le gouvernement persiste et signe. Et ça empire: on observe aujourd’hui un véritable resserrement. La répression et l’ampleur de la surveillance tous azimuts sont absolument inouïes.

À quand datez-vous ce resserrement?

Il y a eu des ouvertures relatives par rapport à la société dans son ensemble, mais si on regarde ce qui est arrivé à tous ceux qui ont voulu commémorer Tiananmen, on peut dire qu’il n’y a pas eu d’ouverture: en 1999, un militant, pour avoir voulu commémorer le dixième anniversaire de Tiananmen, a fait quatre ans de prison. Juste pour avoir encouragé ses compatriotes à allumer des bougies sur le rebord de leur fenêtre. Liu Xiaobo, le prix Nobel de la paix, qui n’a cessé de répéter qu’il se sentait responsable vis-à-vis des âmes mortes de Tiananmen: il a été arrêté en 2008 et est mort en détention en 2017. Il transmettait le message de gens qui voulaient des réformes constitutionnelles, la liberté, la démocratie. C’est pour ça qu’il a été condamné à 11 ans de prison et est mort en détention. Donc non, il n’y a pas eu de relâchement par rapport à Tiananmen.

Un prix Nobel de la paix mort en détention: depuis quand la Chine est-elle arrivée à un stade où elle ne craint plus la réaction de la communauté internationale?

Si vous voulez dater ça, reportez-vous à 2001 et l’entrée de la Chine dans l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Tant qu’elle n’était pas dans l’OMC, elle acceptait des marchandages – par exemple de relâcher un dissident à la demande de Bill Clinton en 1997. Comme la Chine voulait entrer dans l’OMC, elle lâchait un peu, de temps en temps. Mais une fois entrée dans l’OMC, elle n’a plus jamais lâché d’opposants. Même pas un prix Nobel de la paix. Et pourtant, on en a demandé des libérations… Même la veuve de Liu Xiaobo, il a fallu qu’Angela Merkel intervienne auprès de Xi Jinping pour que sa mise en résidence surveillée soit levée et qu’on l’autorise à quitter la Chine.

Ce que demandaient les étudiants et ouvriers en 1989 – plus de démocratie, moins de corruption – sur le fond, quelles réponses le gouvernement chinois a-t-il apportées?

Au début, le mouvement demandait moins de népotisme et de corruption, plus de transparence, puis ça a évolué vers la démocratie, la liberté, et – surtout du côté des ouvriers – la liberté syndicale. De cette revendication est sorti le personnage de Han Dongfang, qui est toujours à Hong Kong et qui œuvre toujours pour une revendication de liberté syndicale en Chine. Après trente ans, il en est au même point: il n’y a pas de liberté syndicale en Chine, mais un syndicat unique qui défend les intérêts du pouvoir.

Côté corruption, si vous mettez un tigre dans une cage mais que vous n’en fermez pas la porte, pourquoi ne sortirait-il pas? Vous ne pouvez pas lutter contre la corruption quand les cadres du parti sont au-dessus de la loi – parce qu’ils ne sont pas touchés par la loi: il faut d’abord les expulser du parti avant de pouvoir les juger. La campagne contre la corruption que le président Xi Jinping a menée depuis 2012 n’a servi, à mon sens, qu’à se débarrasser de tous ses ennemis politiques. Au nombre tout de même de 300 à 500.000.

Il y a beaucoup plus de terreur, donc les gens sont plus prudents, c’est certain. Mais tant que le parti reste au-dessus du droit, et que ce sont les cadres qui déterminent en quelque sorte votre punition quand vous êtes arrêté, le phénomène de la corruption ne peut pas disparaître.

Vous parlez d’ennemis politiques au sein du parti: comment se définit le clivage?

Ce sont des cliques: la clique Jiang Zheming (président de 1989 à 2002), la clique Hu Jintao (2002-2012) et maintenant celle de Xi Jinping. Quand vous faites partie de la bonne, vous avez les bonnes places, les bons salaires, et il faut vous débarrasser de la clique qui précède.

La Chine défend un nouveau modèle. Elle parlait un temps de "démocratie à la chinoise"…

Hu Jintao employait beaucoup ce terme, Xi Jinping ne parle plus de démocratie mais de "gouvernance" – un nouveau type de gouvernance. Le problème, c’est que ça séduit. On a beaucoup entendu dire que le système chinois est "efficace".

Diriez-vous que c’est faux?

Non, c’est vrai, il n’y a rien à dire. Ce n’est pas tant la démocratie qu’ils revendiquent, mais cette efficacité, dont l’un des aspects est la reconnaissance faciale: le contrôle social absolu. Xi Jinping a dit à de nombreuses reprises qu’il ne reconnaissait pas les valeurs universelles. Il remet sur le tapis Confucius – qu’il n’a manifestement pas lu –, qui, pour lui, évoque un système pyramidal avec le chef tout en haut, les ministres en dessous, et puis la population qui obéit. Si on regarde la biographie de Confucius, ça a été un dissident permanent, et pas du tout le chantre d’un équilibre immobile et du respect absolu des valeurs hiérarchiques que veut en faire le pouvoir chinois. Il est passé de pays en pays parce qu’il disait leurs quatre vérités aux dirigeants locaux et se faisait mettre dehors… Mais ça, on l’a oublié, ou on veut l’oublier.

Quel regard portez-vous sur l’attitude de l’Europe face à cette Chine?

Elle est ambiguë. Au Parlement européen, c’est une résolution après l’autre pour condamner le comportement chinois, les arrestations des Ouïghours. À la Commission, on a quand même refusé de donner à la Chine le statut d’économie de marché. ça a mortifié les Chinois, ils étaient fous de rage. Et grâce à Donald Trump – que je n’aime pas, par ailleurs –, les langues se sont beaucoup déliées. On n’osait pas dire naguère ce qu’on dit maintenant du gouvernement chinois.

"Trump tape là où ça fait mal. Si ça continue, il va finir par faire tomber le régime."
Marie Holzman
Sinologue

Grâce à la guerre commerciale sino-américaine et la découverte que la 5G peut être un instrument d’espionnage global et que les routes de la soie sont peut-être une tentative d’impérialisme débridé des Chinois, tout d’un coup, on ose dire les choses. Dans ce sens, je remercie Trump. Il est très bien conseillé: il tape là où ça fait mal. Si ça continue, il va finir par faire tomber le régime.

Faire tomber le régime chinois, dites-vous. Sérieusement?

Ce n’est pas une boutade: tous les dirigeants chinois ne souhaitent pas entrer en guerre commerciale avec les Américains. L’entourage des précédents présidents chinois était beaucoup plus souple. Ils savaient parler aux Américains, ils ne les attaquaient pas de front. Xi Jinping a fait énormément de gaffes. Avec un taureau furieux comme Trump, si on va le chatouiller, on le trouve. Les autres n’auraient pas fait ça. Donc si à cause de lui l’économie chinoise s’écroule, les Chinois ne vont pas lui pardonner. Ni ses collègues, ni sa population. C’est la seule chose qu’ils ne pardonneront pas: l’écroulement économique.

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