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Akita, laboratoire japonais de la vie au grand âge

©Bloomberg

Akita, dans le nord du Japon, est le département le plus vieux de l’archipel. Luttant contre ce vieillissement, synonyme de déclin, des entrepreneurs misent sur la tradition du saké. Série 3/4.

Du haut de l'éminence se dévoile Uyashinai. Le petit village de 70 âmes du département d'Akita, dans le nord du Japon, apparaît avec ses maisons traditionnelles, dont certaines au toit de chaume, au pied de vallons couverts de cèdres touffus. La course des nuages en ce début de mousson – début juillet – se reflète dans le miroir des rizières où percent des plants de riz. "Cette année devrait être meilleure que l'année dernière", sourit Hiromi Koseki.

Voyage à travers "les" Japon

Du vendredi 23 juillet au dimanche 8 août ont eu lieu à Tokyo les 32e Jeux olympiques d'été. À cette occasion, L'Echo vous a fait découvrir le Japon et son économie de demain à travers quatre grands reportages.

Visage rond et souriant, M. Koseki a la charge de la culture du riz bio pour la maison de saké Aramasa, que le patron, Yusuke Sato, veut préparer "comme au temps d'Edo" (1603-1868). Après une carrière de journaliste et de scénariste de manga à Tokyo, M. Sato, 8e du nom, a succédé à son père en 2012 à la tête de la petite entreprise familiale créée en 1852.

Hiromi Koseki travaille pour retrouver des recettes passées du saké, mais aussi pour contribuer à la redynamisation de cette campagne d'Akita.

"Comme j'ai vécu à Tokyo, j'ai un autre regard que les gens d'ici. J'ai découvert plein de choses comme ce village magnifique d'Uyashinai." Depuis, il travaille pour retrouver des recettes passées du saké, mais aussi pour contribuer à la redynamisation de cette campagne d'Akita qui, comme ailleurs au Japon, subit un vieillissement accéléré, avec comme conséquence la multiplication des maisons abandonnées – plus de 8 millions dans tout l'archipel – et la mort lente de villages entiers.

Des seniors fans de technologie

Selon les statistiques du gouvernement, Akita devrait voir sa population de 600.000 habitants fondre de 41 % d’ici à 2045. Il comptera alors 50% de plus de 65 ans, un record dans l'archipel, où la proportion des plus de 65 ans s'établira alors à près de 36% – contre 26,6% en 2015.

Akita est en avance en raison de sa situation géographique, loin des grands centres urbains et industriels du Japon, et de son économie. Réputé pour la qualité de son saké, le département est aussi connu pour son agriculture, la pêche et le tourisme centré sur les sources d'eaux chaudes, les randonnées et les stations de ski. Mais les jeunes ne restent pas, partant étudier à Tokyo ou Sendai, la grande ville du nord-est du Japon.

"Au Japon, les aînés aiment les technologies et veulent les appliquer à tout, même au saké."
Yusuke Sato
Patron d'Aramasa

Akita a, de ce fait, tout d'un laboratoire du vieillissement, que certains cherchent à combattre. C'est le cas de M. Sato, d'Aramasa. "Au Japon, les aînés aiment les technologies et veulent les appliquer à tout, même au saké. Moi j'aime le saké, car c'est traditionnel. Et beaucoup de jeunes sont séduits par cette idée. Ils viennent apprendre de tout le pays."

À Uyashinai, Aramasa a relancé la culture du riz sur plusieurs des 40 parcelles abandonnées au fil des années par les exploitants, le village se vidant peu à peu de ses habitants. "Un octogénaire a pleuré quand il a vu que la culture avait repris sur des terres qui avaient été abandonnées", apprécie M. Koseki.

À quelques kilomètres au nord-ouest d’Uyashinai, au village d'Ogata, construit sur un polder au milieu d'un lac, la production de saké sert aussi cet objectif. Là, Takuro Matsuhashi gère quatre rizières avec son association, Noukanosake, dont le but est "de créer une communauté autour du saké" qui réunit 270 membres.

Ichio Kuro, un barbier, dans son échoppe à Gojome, dans la prefecture d'Akita. ©Bloomberg

Maintenir l'activité et les liens intergénérationnels

Ces idéaux restent pourtant à portée limitée. Les autorités locales se concentrent aujourd'hui plus sur le moyen de s'accommoder du vieillissement. La ville d'Akita, capitale du département éponyme, veut ainsi devenir un "modèle international pour une vie adaptée au vieillissement", comme elle le proclame dans ses documents officiels.

L'accent est mis sur le maintien de l'activité et des liens intergénérationnels.

L'accent est mis sur le maintien de l'activité et des liens intergénérationnels. Dès 2001, la ville a mis en place un système de cartes pour les seniors, leur permettant de payer moins cher les transports en commun et de bénéficier de réductions dans les magasins. Près de 90 organisations ont vu le jour pour l'aide aux personnes âgées, notamment le Club pour l'amitié entre les générations, dont l'objectif est de retisser des liens entre jeunes dans la vingtaine et personnes âgées.

La ville a construit un Centre multigénérationnel et a été la première au Japon à adhérer, en 2011 au Réseau global des communautés et villes adaptées au vieillissement, un programme mis en place par l'Organisation mondiale de la santé (OMS).

75
ans
Pour passer d'une logique de dépendance des personnes âgées à une notion de contribution, le Conseil local de la protection sociale encourage les personnes de plus de 65 ans à continuer à travailler jusqu'à 75 ans.

Son maire, Motomu Hozumi veut passer d'une logique de dépendance des personnes âgées à une notion de contribution de ces mêmes personnes. "Nous aimerions promouvoir des politiques pour un avenir positif, au lieu de toujours penser négativement, car l'espérance de vie s'allonge." Le Conseil local de la protection sociale, un organisme d'aide financé par l'État, encourage les personnes de plus de 65 ans à continuer à travailler jusqu'à 75 ans, ou aussi longtemps que leur condition physique le permet.

La mairie a lancé un programme "seconde vie" pour les personnes âgées qui voudraient créer une entreprise. Elle soutient aussi le "Living Lab" qui réfléchit à adapter les produits et les services à une population vieillissante.

Créer une "ville compacte", ce qui impliquerait de concentrer la population dans certaines zones, rendant plus efficaces les services publics.

Pour Manabu Shimasawa, ancien enseignant de l'université d'Akita, le département devrait aussi "élaborer une politique à long terme fondée sur le fait que la population va continuer à diminuer. Dans le passé, les gens construisaient beaucoup de maisons, d'écoles, de gares, de lignes de shinkansen (le train à grande vitesse japonais, NDLR) et de grands magasins pour répondre à la croissance de la population. Aujourd'hui, on devrait faire l'inverse." Il s'agit notamment de créer une "ville compacte", ce qui impliquerait de concentrer la population dans certaines zones, rendant plus efficaces les services publics.

Dans certains quartiers, les maisons sont abandonnées, faute d'occupant. L'idée serait de regrouper la population pour améliorer les services publics. ©Bloomberg

Le déclin démographique ne sera pas enrayé

Toutes ces initiatives et propositions semblent pourtant indiquer qu'Akita, comme le reste du Japon, a renoncé à enrayer le déclin démographique d'un pays comptant 136 millions d’habitants et dont le taux de fécondité ne dépasse pas, en 2021, 1,4 enfant par femme – en baisse de 0,07% par rapport à 2020. Les mariages se font de plus en plus tard, quand ils se font. Beaucoup de jeunes Japonais, majoritaires dans les emplois précaires qui concernent près de 40% de la population active, hésitent à convoler, estimant leurs revenus insuffisants pour fonder une famille.

Les jeunes Japonaises tendent à se dégager des contraintes des conventions sociales comme le mariage, notamment parce qu'elles savent que cela peut nuire à leur vie professionnelle, dans un pays où le monde politique et économique reste dominé par les hommes, et où les structures sociales ne facilitent pas l'équilibre entre la vie privée et la vie professionnelle. "Le modèle de la femme au foyer et du mari au travail tend à disparaître. Mais ce sont toujours les femmes qui prennent un congé pour s'occuper des enfants, jamais le mari", regrette ainsi Suzuno Saito, étudiante à l'université Taisho, à Tokyo.

Le saké, alcool en renaissance

Le saké continue de séduire hors du Japon. Les exportations du vin de riz japonais ont augmenté de 3,1 % en 2020, à 185 millions d'euros. En dix ans, les ventes à l'étranger ont été multipliées par trois.

Ce succès contraste avec la bouderie qui continue d'entourer, dans son pays d'origine, cette boisson si ancienne qu'elle est utilisée pour des rituels religieux du shintoïsme, le culte premier du Japon. "Le saké a toujours un peu une image de boisson pour vieux", regrette Yusuke Sato, patron de la maison Aramasa, à Akita (Nord). Une perception qui vient de ce que cet alcool était souvent consommé par des salariés un peu âgés après le travail, et qui était proposé à bas prix dans des packs de carton de deux litres dans les supérettes de proximité. L'image a la vie dure et nuit à ses producteurs depuis les années 1970.

Le nombre de "kura", un mot signifiant grenier, mais qui sert aussi à désigner les maisons de production de saké, ne dépasserait plus 1.200, contre plus de 1.500 en 2013. La consommation a été divisée par trois en cinquante ans. Pour enrayer la tendance, le gouvernement a pris quelques mesures, comme la création, en 1978, d'un Jour du saké, fixé au 1er octobre, jour traditionnel du début de la production.

Le saké connaît pourtant, depuis une trentaine d'années, un renouveau, initié par une nouvelle génération de producteurs qui misent sur la qualité et plus sur la quantité. La plus belle réussite semble celle d'Akitsuna Takagi, 14e du nom. À 21 ans, il a repris, en 1993, la maison Takagi créée en 1615 à Yamagata (Nord). Baptisé "le prince de la renaissance du saké", il a complètement changé la stratégie de la société en misant, dès 1999, sur la rareté, avec son label Juyondai, qui signifie 14e génération.

D'autres ont suivi, comme Aramasa, où M. Sato a réduit d'un tiers la production, pour se concentrer sur la qualité. Idem au sein de la maison Aoshima, installée dans le département de Shizuoka (Centre). Après une carrière dans la finance à New York, l'héritier Takashi Aoshima est revenu, a tout réformé et créé un label, Kikuyoi.

Une autre voie explorée est celle de l'originalité, choisie par Hiroshi Sakurai, patron de la maison Asahi Shuzo, basée dans le département de Yamaguchi (Sud-ouest) et connu pour sa marque internationale Dassai. Le succès a été tel qu'en 2018, le chef français Joël Robuchon avait inauguré, rue du Faubourg-Saint-Honoré à Paris, une boutique bar à saké en collaboration avec Dassai.

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