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reportage

Dans l'Afghanistan rural, les gens se disent "enfin heureux et en sécurité" avec les talibans

©EPA

Alors qu’une partie de la population afghane vit dans la peur depuis la prise de pouvoir des talibans, pour d’autres, en particulier dans les zones rurales, la victoire du mouvement islamiste signifie la fin de la guerre et des violences quotidiennes.

Dans le village d'Arghande-ye Pa'in, Akram et Hemat pavanent comme des rois. À bord d’un véhicule de police qui appartenait à la république déchue, les deux talibans foncent à toute allure entre les maisons en terre cuite. "Je ne suis pas marié, car à l'époque nous étions dans les tranchées et personne n'était disposé à me donner sa fille parce qu'ils craignaient que je sois tué et qu’elle devienne veuve", raconte Hemat, longue chevelure noire soigneusement brossée, un trait de khôl sous les yeux.

Coincé entre ses cuisses, un fusil d’assaut américain M-16 qu’il a moissonné sur le cadavre d’un soldat afghan. "Mais depuis la fin de la guerre, cinq ou six familles m’ont demandé d'épouser leurs filles", jubile ce combattant de 21 ans, originaire de la région. "Moi, j’ai pu me marier pendant la guerre, mais j’en profiterais bien pour prendre une seconde femme", sourit Akram, les mains sur le volant.

"Pendant la guerre, nous étions misérables et beaucoup de gens ont été déplacés. Cela fait un mois maintenant que nous sommes enfin heureux et en sécurité."
Bachir Ahmad
Un revendeur de camions

Dans ces villages qui s’étendent à flanc de montagne, à 1h30 de route de Kaboul, les talibans se disent en zone conquise depuis des années déjà, bien avant leur victoire totale et éclair à la mi-août. Le soutien d’une partie de la population est parfois moins dû à une adhésion idéologique qu’à un rejet du précédent gouvernement et de son parrain américain.

"J'ai vu de mes propres yeux une maison très proche de nous qui a été bombardée par un drone. Six à sept personnes ont été tuées. C'était une situation de guerre et pendant la guerre, nous étions misérables et beaucoup de gens ont été déplacés. Cela fait un mois maintenant que nous sommes enfin heureux et en sécurité", témoigne Bachir Ahmad, 38 ans, un revendeur de camions.

"La maison était pleine de sang"

Son village est un mausolée. De petits fanions multicolores perchés sur des tiges de bois marquent les endroits innombrables où la mort a frappé. Souvent à l’encontre de talibans. Souvent, aussi, à l’encontre de la population, dommage collatéral d’une guerre deux fois décennale. En juillet dernier, au moins 189 civils furent tués à travers le pays dans les combats qui opposaient encore les insurgés aux forces progouvernementales. En vingt ans, ce chiffre s’élèverait à plus de 47.000.

47.000
Civils
En vingt ans, plus de 47.000 civils ont péri dans des combats en Afghanistan.

Dans la ferme des Hamedi, située juste à côté de la mosquée, la porte d’entrée montre encore les stigmates du drame qui hante les trente membres de cette famille depuis qu’un commando de l’armée afghane, accompagné de "soldats anglophones", a fait irruption un soir d’avril 2019. "Il était 22h ou 23h quand ils ont cassé notre porte et sont entrés à l'intérieur de la maison. Puis ils m'ont emmené et m'ont demandé de réveiller mon oncle et mes frères. Ils ont commencé à nous frapper pendant que nos mains étaient attachées dans notre dos. Il était 1h30 quand ils ont tué mon oncle", raconte Ahsanullah, 27 ans.

"Ils ont tiré sept à huit balles. La maison était pleine de sang", se remémore le jeune homme en pointant du doigt un espace immaculé au-dessus d’une étagère. "On a repeint", précise-t-il. La pièce où son oncle Rais Khan fut abattu, c’était la chambre dans laquelle il venait d’emménager avec sa femme, juste après leurs noces. Depuis, le couple dort ailleurs et la chambre a été reconvertie en espace de rangement, juste à côté d’une douzaine de vaches et de veaux qui somnolent dans la cour.

"J’étais si brisé par sa mort"

Les proches du défunt, qui laisse derrière lui huit enfants, assurent qu’il n’était pas membre des talibans. "Il leur donnait parfois à manger, mais c’est tout", insiste le neveu. "Il aurait fait de même avec les forces armées nationales", renchérit un frère de la victime. Quoi qu’il en soit, pour beaucoup ici, la victoire des insurgés signifie tout simplement la fin des violences quotidiennes, des raids impromptus et des nuits rythmées par le bourdonnement des drones et des hélicoptères.

"Avant, ils tiraient depuis la base militaire en ne faisant pas attention à l'endroit où les projectiles atterrissaient. C'était toujours sur des maisons de civils."
Ahsanullah
Un villageois afghan

"Nous sommes très contents", assure Ahsanullah. "Nous sommes enfin en sécurité depuis qu’il n'y a plus de roquettes qui nous tombent dessus. Avant, ils tiraient depuis la base militaire en ne faisant pas attention à l'endroit où les projectiles atterrissaient. C'était toujours sur des maisons de civils."

Dans la rue, face à la mosquée de béton, un vieillard nommé Saoudagar peine à retenir ses larmes. "Mon fils a été tué dans des tirs croisés", bafouille-t-il dans sa barbe blanche. Il s’appelait Mohammed Nasser, il avait 47 ans et sept enfants. "Non, dis que c’est l’armée afghane qui l’a tué", interjette un voisin. L’octogénaire, à moitié sourd, ne se laisse par interrompre: "J’étais si brisé par sa mort que j’en ai quasiment perdu l’usage de mes jambes". Avec cette phonation typique d’un édenté, il conclut, en ne prononçant que les voyelles : "Nous sommes heureux que le gouvernement corrompu soit tombé. Maintenant, nous sommes en sécurité".

Le résumé

  • Dans l'Afghanistan rural, bon nombre de familles éprouvées par le conflit entre les talibans et les anciennes forces gouvernementales, c'est le soulagement qui prévaut.
  • Ils reprochent à l'ancien pouvoir sa répression aveugle, souvent à l'encontre de civils soupçonnés d'aider les insurgés islamistes.
  • Les traces de cette répression sont toujours largement visibles dans les campagnes.

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