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En Corée, la guerre n'est pas finie

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A PyeongChang, ville sud-coréenne hôte des prochains Jeux olympiques d’hiver, la participation de la Corée du Nord est un soulagement tant l’apaisement avec le Nord traduit une volonté profondément ancrée dans la population. Mais la région garde les stigmates du conflit inter-coréen.

En annonçant mardi dernier sa participation aux Jeux olympiques de PyeongChang, la Corée du Nord a répondu aux attentes des organisateurs. Elle était très attendue dans le Gangwon, province rurale de l’est de la Corée du Sud où se trouve PyeongChang. "La venue d’une délégation du Nord serait pour nous un signe du succès des jeux", déclarait en décembre Choi Sung-il, chargé de l’organisation à Gangneung, ville côtière de 220.000 habitants devant accueillir les épreuves de patinage.

La municipalité est d’autant plus satisfaite que les seuls athlètes nord-coréens qualifiés pour les JO sont les danseurs sur glace Ryom Tae-ok et Kim Ju-sik. Le couple a décroché son billet pour PyeongChang le 29 septembre dernier à Oberstdorf, en Allemagne, grâce à une performance remarquée en programme libre, sur l’air de "Je ne suis qu’une chanson", de la chanteuse québécoise Ginette Reno. Issus du club sportif Taesongsan de Pyongyang, ils s’étaient entraînés tout l’été à Montréal au Canada.

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Dans la ville même de PyeongChang, la perspective d’accueillir les voisins du Nord ravit également. Dans son bureau de la mairie bâtie à flanc de montagne et envahie par les mascottes des compétitions, les animaux de la mythologie coréenne, le tigre blanc Sohoorang et l’ours noir Bandabi, l’édile Sim Jae-kook de la municipalité de 55.000 habitants mais couvrant une superficie plus importante que Séoul, a disposé un calendrier figurant les drapeaux enlacés des deux Corées. "L’image témoigne de notre attachement à la réunification, souligne Sim Jae-kook, et des efforts que nous avons consentis pour faire venir les athlètes du Nord."

De fait, le gouverneur de la province, Choi Moon-soon (un progressiste proche du président Moon Jae-in), a rencontré le 18 décembre 2017 Mun Ung, un cadre de la fédération nord-coréenne de football. Il aurait proposé d’affréter un ferry pour Wonsan, grand port nord-coréen de l’est du pays, pour faire venir la délégation envoyée par Pyongyang. "Je vais faire tous les préparatifs necessaires pour leur logement, les transports, la sécurité et l’organisation des événements pour eux", a-t-il déclaré.

Même si l’annonce de la venue d’une délégation nord-coréenne est un signe d’apaisement, elle ne signifie pas la fin des tensions. La sécurité des JO s’annonce particulièrement stricte. 5.000 militaires devraient être mobilisés. De quoi mécontenter les habitants qui s’inquiètent également de la venue de plus d’un million de visiteurs. "Les routes ont été refaites et élargies, note un taxi de PyeongChang. Mais la circulation s’annonce délicate pendant les compétitions, et les mesures de sécurité pesantes."

Le Nord est à 80 km

Un point qui rappelle que la zone démilitarisée (DMZ) séparant les deux Corées n’est qu’à 80 km au nord. Une proximité qui se traduit, selon les habitants de Séoul, par un "accent des habitants de Gangwon ressemblant beaucoup à celui des Coréens du Nord".

Avant la Guerre de Corée (1950-1953), la péninsule était divisée selon un tracé suivant le 38e parallèle, différent de celui de l’actuelle DMZ. À l’époque, PyeongChang et Gangneung se trouvaient "en première ligne", les villes voisines du nord, telle Yangyang, se situaient en République populaire et démocratique de Corée (RPDC, nom officiel de la Corée du Nord).

Si bien que cette région dominée par la chaîne des Taebaek et le mont sacré Seorak, connue pour sa culture de sarrasin et sa viande de bœuf, a toujours été au cœur des tensions bilatérales.

Aujourd’hui, les Coréens du Sud connaissent Gangneung pour ses plages, son marché aux poissons appelé Jumunjin et la maison Ojukheon ("bambous noirs"), la résidence de la peintre et poétesse Shin Saimdang (1504-1551), surnommée la "mère sage", et de son fils Yi I, l’un des plus importants penseurs du confucianisme de la période Joseon (1392-1910), fameux sous son nom de plume, Yulgok.

Incidents

Mais en 1949, la ville accueillit la 8e division d’infanterie de la nouvelle armée de la République de Corée (nom officiel de la Corée du Sud), pays créé en 1948, trois ans après la libération de l’occupation japonaise et la division de la péninsule. Cette unité n’a pas résisté à l’offensive nord-coréenne lancée au petit matin du 25 juin 1950. Ses barraquements sont toujours debout. Ils se trouvent non loin de la gare routière dans une zone, appelée "Motaengi" (le "coin") par les habitants, et abritent aujourd’hui des logements modestes. Des artistes se sont approprié quelques-uns d’entre eux, les déclinant sur des thèmes militaires et animaliers.

Le fin de la guerre en juillet 1953 n’a pas fait retomber les tensions. Gangneung et le Gangwon ont vécu leur lot d’incidents impliquant le Nord. L’un des accrochages les plus marquants reste la tragique tentative d’infiltration menée en septembre 1996 par les forces nord-coréennes à bord d’un sous-marin, le Sang-O ("requin") parti de la base navale de Toejo-dong. L’opération tourna mal quand le submersible accrocha les fonds marins à une vingtaine de mètres de la côte dite d’An-In, à quelques kilomètres au sud du centre de Gangneung. Le bâtiment fut abandonné.

Une partie de l’équipage se suicida, mais trois membres des forces spéciales firent tout pour regagner leur pays par voie terrestre. Une intense chasse à l’homme dura près d’un mois. Repérés à proximité de la DMZ, ils furent abattus. Les vingt-cinq autres membres de l’équipage périrent, comme dix-sept soldats, policiers et civils du Sud.

Seul un marin nord-coréen survécut à l’incident. Arrêté au début de l’affaire, il finit par parler. D’après la légende, il aurait tout raconté sous l’effet de quatre bouteilles de soju (alcool local assez fort produit à base de riz, de pomme de terre, de blé ou d’orge).

Repêché, le sous-marin est désormais exposé dans un parc de la Réunification construit en 2001, en surplomb de la zone où il s’est échoué. Le submersible se dresse près d’une embarcation de bois utilisée par des Coréens du Nord ayant fui leur pays, et face à une frégate, la Jeonbuk, donnée à la Corée du Sud par les Etats-Unis.

Barbelés

Le parc s’étend en contrebas d’un hall consacré à la "sécurité", présentant quelques matériels du conflit intercoréen, avions, blindés, les armes récupérées sur l’équipage du Sang-O et des stèles dont une en souvenir des parachutistes sud-coréens ayant combattu pendant la Guerre du Vietnam.

Installé sur une hauteur couverte des célèbres pins de Gangneung, particuliers par leurs torsions et leur petite taille, le site offre une vue dégagée sur la mer de l’Est. Il y a également des affiches appelant toute personne repérant un espion nord-coréen à appeler le 111. La dénonciation peut donner lieu à une récompense de 500 millions de wons (390.000 euros). Le long de la côte, une épaisse barrière surmontée de barbelés courant sur des kilomètres hors les zones de plages, et ponctuée de miradors, rappelle que la guerre n’est pas finie.

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