interview

Gilles Fontaine: "La Chine sera la première puissance bien avant 2050"

Gilles Fontaine ©Bruno DELESSARD

La mainmise croissante de la Chine dans le monde est l’objet de l’ouvrage "Il est midi à Pékin", écrit par deux journalistes français. L'un d'entre eux, Gilles Fontaine, a répondu à nos questions.

La Chine est partout à la manœuvre. Que ce soit au Congo dans la course au Cobalt, au Ghana où les chalutiers chinois pillent les réserves de poisson des pêcheurs locaux. Mais aussi plus près de nous, dans la ruée sur les grands crus du Bordelais ou dans l’entrée au capital de l’Olympique lyonnais. Cette mainmise croissante et, à certains égards, inquiétante de la Chine est l’objet de l’ouvrage "Il est midi à Pékin", écrit par deux journalistes français, Eric Chol (L’Express) et Gilles Fontaine (Challenges). Gilles Fontaine a répondu à nos questions.

"Il y a chez les Chinois une détermination et une abnégation peu commune lorsqu’ils se fixent des objectifs."

La Chine se fixe pour objectif d’être la première puissance mondiale en 2050: y arrivera-t-elle?
Elle devrait y arriver bien avant. Il y a chez les Chinois une détermination et une abnégation peu commune lorsqu’ils se fixent des objectifs. Ceux-ci sont d’autant plus réalisables que la Chine est -  ne l’oublions pas -  une dictature où il n’y a ni opposition, ni pluralisme. Le parti communiste fixe les réformes dans tous les champs d’activité. Chaque segment reçoit des objectifs chiffrés à atteindre, assortis d’un calendrier bien précis. Dans le domaine spatial par exemple, ils veulent faire marcher un homme sur la Lune en 2025. Tout cela laisse une impression de rouleau compresseur.

Vous décrivez dans votre livre des ambitions chinoises dominatrices et tentaculaires. Faut-il, nous Européens, se méfier des ambitions chinoises?
Je ne voudrais pas faire du "China bashing", mais on ne peut pas nier cette présence chinoise sous toutes les latitudes de la planète et dans tous les compartiments de jeu. Le côté positif, c’est qu’il y a des investissements nouveaux qui se réalisent. En Afrique par exemple, c’est appréciable même si cela se fait parfois de façon un peu brutale. Les Chinois ne sont pas des philanthropes, leur objectif prioritaire est de sécuriser leur approvisionnement.

Les Chinois ne sont pas des philanthropes, leur objectif prioritaire est de sécuriser leur approvisionnement.

Peut-on parler d’un nouveau colonialisme?
Pas tout à fait. La présence chinoise ne s’accompagne pas de la même emprise que celle exercée par les Européens dans leurs colonies. Les Chinois n’installent pas leur propre administration dans les territoires où ils opèrent. Ils n’essaient pas non plus, comme Washington en Amérique du Sud, d’imposer des régimes politiques. La méthode chinoise est plus insidieuse, à coups de milliards d’investissement. Mais il serait vraiment naïf de les considérer comme de grands bienfaiteurs.

Certains parlent de la Chine comme une puissance stabilisatrice, car moins impulsive que les Etats-Unis: n’est-ce pas une attitude un peu angélique?
La Chine n’a pas d’ambitions de conquêtes, elle n’envoie pas des porte-avions à l’autre bout du globe. Ceci étant, la Chine s’est invitée dans le concert des nations et dans certaines situations, elle représente un réel contrepoids politique. Prenez l’exemple du Boeing 737 Max. Cet avion n’aurait jamais dû être homologué, compte tenu des négligences qui ont accompagné son développement. Les Européens n’ont pas bronché et il a fallu que les Chinois réagissent pour que les choses bougent.

"À terme, le conflit commercial avec la Chine pourrait se retourner contre les Etats-Unis."

En menant un bras-de-fer commercial avec la Chine, Trump n’est-il pas en train de faire le sale boulot à la place des Européens?
Même en Californie où les gens sont de sensibilité démocrate, on reconnaît qu’il fallait changer la donne par rapport à la Chine. Mais la façon de Trump d’aller au rapport de force brutal n’est sans doute pas la plus appropriée. Accusée d’utiliser sa technologie à des fins d’espionnage, Huawei s’est retrouvée sur la liste noire des grands groupes américains. Le résultat, c’est que les Chinois sont en train de développer leur propre système d’exploitation, ce qui n’est pas une bonne nouvelle pour Google et consorts, qui vont se retrouver privés d’un marché de plus d’un milliard de consommateurs. À terme, le conflit commercial pourrait se retourner contre les Etats-Unis. C’est ce qui explique pourquoi Trump est en train de lâcher un peu de lest par rapport à la Chine, poussé dans le dos par certains grands groupes américains.

Est-ce que les Chinois ne tiennent pas les Américains avec les bons du Trésor qu’ils détiennent?
La dette américaine, c’est une arme nucléaire dont on ne connaît pas les effets potentiels. Les Chinois ont certes le doigt sur la gâchette, mais ils réfléchiront à deux fois avant de se servir de cette arme.

"En 1997, Hong Kong, c’était 25% du PIB de la Chine. Aujourd’hui, ce n’est même plus 3%."

Comment voyez-vous la situation évoluer à Hong Kong? Est-on en train de revivre un épisode comme Tian An Men en 1989?
On ne peut pas comparer avec Tian An Men. En 1989, Pékin ne disposait pas de caméras de surveillance partout, ni de systèmes de reconnaissance faciale. Aujourd’hui, le régime n’a pas besoin d’envoyer des chars pour maîtriser des mouvements de foule. Même casqués ou masqués, les gens sont reconnaissables par les autorités à leur seule démarche. Par ailleurs, Hong Kong n’a plus le même poids économique qu’il détenait lors de la restitution à la Chine. En 1997, Hong Kong, c’était 25% du PIB de la Chine. Aujourd’hui, ce n’est même plus 3%. La métropole voisine de Shenzhen, qui était un village de pêcheurs il y a trente ans, est aujourd’hui plus importante que Hong Kong.

Et qu’en est-il de Taiwan?
On ne peut pas comparer avec Hong Kong. Les Etats-Unis ne laisseront jamais Pékin envahir Taiwan. Il y a des conventions bilatérales solides avec Washington et on irait alors vers un conflit militaire dur. Je ne vois pas cette situation changer à moyen ni long terme.

"Il est midi à Pékin", Eric Chol et Gilles Fontaine, éditions Fayard, 300 pages, 19 euros

Le système politique autocratique chinois n’est-il pas son point faible à moyen terme? Ou la société civile s’accommode-t-elle de la dictature?
La population chinoise est avant tout préoccupée par son niveau de vie. En deux décennies, 80% de la population est passée du moyen-âge à la modernité. Tant que la croissance est au rendez-vous, le régime tient bon. Tout dépendra de la façon dont ils opéreront leur atterrissage en douceur. Celui-ci est peut-être déjà en train de se réaliser, puisqu’on est passé de taux de croissance supérieurs à 10% à des taux de l’ordre de 6 à 7%.

©doc

On sent dans la posture chinoise une volonté de revanche sur une histoire nationale perçue comme humiliante.
C’est un narratif qui existe en Europe mais que je n’ai pas senti lors de mes voyages en Chine. Les Chinois sont très nationalistes et n’hésiteront pas à boycotter les produits américains par exemple si les autorités le leur demandent. Mais ils ne sont pas animés par un sentiment de revanche. Au contraire, les jeunes Chinois sont admiratifs du style de vie américain et très attachés à la culture européenne. Les touristes chinois sont de plus en plus nombreux en Europe. S’il y a un ressentiment qui persiste, c’est par rapport au Japon et aux atrocités commises pendant la deuxième guerre mondiale. Par contre, il y a chez les Chinois une forte envie de rattraper le temps perdu.

 

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