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Hong Kong face au spectre de la récession

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Dix semaines de manifestations et de blocages ont mis le petit dragon hongkongais à genoux. Les touristes ont déserté la ville et la croissance s’est brutalement effondrée.

C’est un week-end sous haute tension qui s’annonce à Hong Kong. Les centres commerciaux de Causeway Bay, l’un des quartiers les plus commerçants de l’île, sont très loin de leur affluence habituelle. "Normalement, ici, on avance au coude à coude, explique une vendeuse. On est débordé par les demandes des touristes, mais regardez, aujourd’hui, c’est plutôt calme." Hong Kong est encore sous le choc des violences de la semaine dernière qui ont obligé une grande partie de ces magasins à fermer brutalement.

L’occupation de l’aéroport, qui a dû être, lui aussi, fermé pendant 48 heures, a provoqué l’annulation d’un millier de vols. Vingt-neuf pays ont émis des alertes demandant à leurs ressortissants d’éviter de se rendre à Hong Kong.

"Cela va être difficile de se remettre, c’est vraiment une mauvaise publicité pour notre ville", explique Wings Mok, la directrice générale de la Fédération hongkongaise des agences de voyage. Cet organisme, qui regroupe les 1.750 agences officielles de la ville, envisage la deuxième partie de l’année avec beaucoup d’inquiétude. "Nous avons près de 80% des voyages organisés en provenance de Chine continentale qui ont été annulés. C’est une perte énorme pour notre secteur, sachant que ces touristes chinois représentent l’essentiel des visiteurs et que ce sont eux surtout qui consomment."

"C’est vraiment une catastrophe, il faut que ces manifestations s’arrêtent."

Avec un panier moyen de 1.500 euros par personne, les Chinois font la fortune des grands magasins de Hong Kong. Sans compter les milliers de personnes qui, toute la journée, font des allers-retours à la frontière entre Hong Kong et la Chine continentale, les valises pleines de lait pour bébé et de médicaments qu’ils revendent sous le manteau.

"Je veux rentrer chez moi, je veux rentrer chez moi…" Les cris de cette touriste chinoise, sa valise sur la tête, enjambant paniquée les centaines de manifestants qui ont occupé toute la semaine l’aéroport de Hong Kong ont ajouté au malaise. Les images ont fait le tour des médias en Chine continentale, effrayant ceux qui avaient prévu de passer le week-end sur place. La presse officielle communiste a qualifié les manifestants de terroristes.

"C’est vraiment une catastrophe, il faut que ces manifestations s’arrêtent", se lamente un bijoutier du quartier de Causeway Bay.

Les grandes marques de luxe s’inquiètent pour leurs ventes qui ont baissé de 17 à 50% selon les marques et les enseignes ces dernières semaines.

Les visiteurs du continent chinois représentent les trois quarts des quelque 60 millions de touristes qui visitent Hong Kong chaque année. C’était, jusqu’à cet été, la ville la plus visitée du monde. Une contribution essentielle à l’économie locale. Le secteur du tourisme emploie 270.000 personnes et contribue à hauteur de 4,5% au produit intérieur brut de Hong Kong.

Tsunami économique

Carrie Lam, la cheffe de l’exécutif de Hong Kong, évoque un "tsunami économique". "Il y a une très forte baisse de la consommation à Hong Kong, souligne Carlos Casanova, le chef économiste de la Coface à Hong Kong, l’agence française de crédit-export. Ni les touristes ni les Hongkongais n’achètent plus rien car soit ils ont peur de sortir, soit les centres commerciaux sont fermés. Nous prévoyons que Hong Kong entrera en récession dès le mois d’août."

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La croissance s’est ainsi effondrée brutalement, passant de 3,8% en 2018 à 0,8% en 2019 selon les prévisions. Du jamais vu depuis la grande crise financière de 2009. "Les manifestations interviennent dans un contexte déjà difficile pour l’économie de Hong Kong, explique Carlos Casanova. La ville était déjà très affaiblie par la guerre commerciale entre la Chine et les Etats-Unis. La forte contraction des exportations chinoises a eu un impact sur les revenus de Hong Kong, où sont installés de nombreux exportateurs."

Car Hong Kong, c’est d’abord la fenêtre de la Chine sur le monde. Son port de containers a longtemps été le plus important d’Asie, tout juste dépassé aujourd’hui par Shanghai. Son aéroport est la huitième plateforme mondiale avec 74 millions de passagers chaque année et la ville est aussi la première destination des touristes chinois hors du continent.

"L’économie chinoise est sous perfusion cette année et cela a un impact aussi sur Hong Kong", explique François Perrin, gestionnaire d’actifs à Hong Kong et directeur Asie d’East Capital. Il estime que Hong Kong a très mal anticipé les difficultés en restant arc-bouté sur ses acquis de place financière et de centre touristique. "Dans le domaine des nouvelles technologies par exemple, Hong Kong est totalement absente et très loin de Shenzhen. Depuis longtemps, Hong Kong n’est plus un centre d’innovation. Nous ne voyons heureusement pas encore de sortie massive de capitaux, constate cependant François Perrin. Mais la faible performance des valeurs boursières à Hong Kong rend le marché beaucoup moins attractif."

Investissements étrangers

Alors, quel espoir pour Hong Kong? Hong Kong est l’économie la plus ouverte de la planète et se place juste derrière les Etats-Unis en termes d’investissements directs étrangers. Une place qu’elle devrait conserver. 60% des investissements étrangers chinois sont en effet structurés à Hong Kong. Sur place, un écosystème d’une efficacité redoutable offre sur quelques kilomètres carrés les meilleurs banquiers d’affaires de la planète, des juristes, des conseillers financiers et la troisième place boursière du monde. Les services représentent ainsi 92% du PIB de Hong Kong avec une richesse par habitant presque deux fois supérieure à la Belgique.

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"Hong Kong a autant besoin de la Chine que la Chine de Hong Kong, résume de son côté le chef économiste de la Coface, Carlos Casanova. La place de Hong Kong est très importante pour l’économie chinoise en tant que place offshore. En Chine, le contrôle des capitaux et l’accès aux marchés financiers ne permettent pas aux étrangers d’investir et aux entreprises chinoises de jouer le jeu de la mondialisation."

Vingt-deux ans après la rétrocession, Hong Kong sert donc toujours plus que jamais de soupape à cette économie chinoise sous contrôle. "Pékin le sait bien et il est donc peu probable qu’elle remette cela en cause", assure-t-il.

Intervention militaire?

Mais en Chine, la politique peut rapidement prendre le dessus sur l’économie et le plus gros risque reste une intervention de l’armée chinoise. Des centaines de blindés et des milliers de policiers-militaires chargés du maintien de l’ordre ont opéré un mouvement cette semaine vers la frontière. Ils ne sont aujourd’hui plus qu’à dix kilomètres de Hong Kong.

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Les images de ces soldats chinois en armes pèsent lourdement sur le moral des commerçants, qui imaginent mal comment les touristes auraient envie de venir se balader dans les centres commerciaux de la ville dans ces conditions.

Le dernier à mettre les pieds dans l’arène est le président américain. Donald Trump demande à la Chine de gérer pacifiquement le conflit et de dialoguer avec les manifestants. "J’ai vraiment pleine confiance dans le président Xi. Je sais que s’il décidait de s’asseoir avec des représentants des manifestants, il pourrait résoudre le problème rapidement, en quinze minutes, a-t-il affirmé. Je sais qu’il n’a pas l’habitude de faire ce genre de choses, mais je pense que ce serait pas mal."

"Je tiens à répéter que Hong Kong fait partie de la Chine. Aucun pays étranger ne doit s’ingérer. Nous demandons aux puissances étrangères de respecter la souveraineté chinoise", a répliqué un diplomate chinois qui voit d’un très mauvais œil les chancelleries du monde entier se pencher sur l’affaire hongkongaise.

Mais comment trouver une porte de sortie à cette crise? Le dialogue est en effet totalement rompu entre cette jeunesse révoltée et les autorités, qu’elles soient hongkongaises ou chinoises. "Nous nous battrons jusqu’au bout", explique un des jeunes manifestants, qui se prépare à descendre pour la onzième semaine d’affilée dans les rues.

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