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reportage

Hong Kong s'enfonce dans le chaos

Affrontement entre manifestants et forces de l'ordre près de l'université PolyU de Hong Kong, le 17 novembre ©REUTERS

A 24 heures d’élections locales déterminantes pour l’avenir du mouvement démocratique à Hong Kong, la ville a été le théâtre cette semaine de nouvelles violences. Pour la première fois depuis 10 ans, l’économie de Hong Kong est entrée en récession.

Il est venu chercher sa fille. Depuis quatre jours, Sam Ho attend désespérément devant l’Université polytechnique de Hong Kong. Ce grand bâtiment de briques rouges est devenu le symbole des manifestations qui, depuis bientôt six mois, mobilisent une grande partie de la jeunesse de Hong Kong. Cette Université, l’une des plus prestigieuses de la ville, s’est transformée en camp retranché. À l’intérieur, plusieurs milliers d’étudiants ont pris le maquis et attendent de pied ferme les policiers.

Sam Ho s’est installé à deux pas de là, derrière les cordons de police. Comme tout le monde, il a suivi la fuite des premiers étudiants. Accrochés à des filins, ils se sont échappés en pleine nuit en descendant d’un pont avant d’être pris en charge par leurs familles, des amis ou des sympathisants de ce mouvement qui ont fait la navette pendant plusieurs heures avec leurs voitures et leurs motos pour les exfiltrer et éviter les barrages de la police.

Mais sa fille n’était pas parmi eux. "Elle n’a que 16 ans, elle est très engagée dans ce mouvement. Mais elle est si jeune, j’ai peur que la police l’arrête". Le gouvernement a promis de ne pas emprisonner les manifestants mineurs. Ceux qui sortent au compte-gouttes doivent cependant s’enregistrer auprès de la police et ils n’ont pas le droit de quitter Hong Kong.

J’habite dans le quartier et je n’ai pas pu rentrer chez moi pendant deux jours.

Jeudi soir, Sam Ho voit sa fille émerger enfin du bâtiment. Amaigrie par ces journées de lutte elle est immédiatement prise en charge par des médecins qui ont installé un hôpital de campagne dans ce quartier résidentiel de Hung Hom.

Phare devenu champ de bataille

Les routes qui mènent à l’Université sont défoncées. Les étudiants ont arraché les pavés pour bloquer le trafic et brûlé des pneus pour empêcher la police d’intervenir. Une partie du quartier est en flammes, les cocktails molotov volent, la police réplique à coups de gaz lacrymogènes et menace d’ouvrir le feu à balles réelles.

Les stations de métro aux alentours sont toujours fermées. "C’est bien simple, j’habite dans le quartier et je n’ai pas pu rentrer chez moi pendant deux jours", nous raconte Gabriel Chan.

Ce banquier travaille de l’autre côté de la baie de Hong Kong. Une baie spectaculaire à l’image de cette ville, troisième place financière de la planète, longtemps considérée comme le phare de l’Asie. Mais une baie qui a perdu de son lustre après six mois de manifestations de plus en plus violentes qui ont transformé Hong Kong en champ de bataille.

Même le quartier des affaires n’y échappe pas, pris en otage par des affrontements qui opposent les manifestants pro démocrates avec la police.

Une barricade de parapluies près de l'université PolyU de Hong Kong, le 19 novembre ©AFP

Gabriel Chan nous raconte ainsi cette semaine chaotique: "Par les fenêtres de mon bureau je pouvais voir les nuages de gaz lacrymogènes. La police a donné l’assaut à plusieurs reprises, en pleine journée, les manifestants répliquaient à coups de barres de fer. Je n’ai jamais vu ça. Beaucoup de nos employés n’ont pas pu venir travailler pendant 48 heures".

Même HSBC a dû mettre au chômage technique une partie de ses trente mille employés. De nombreuses banques ont aussi baissé le rideau, les commerçants se barricadent, Hong Kong vit depuis six mois au rythme des manifestations.

Mais les plus affectés sont les hôtels de luxe dont la fréquentation a fondu. Les conférences, les salons, les réunions d’affaires ont été annulés pour la plupart, ou reportés. "Nous avons perdu plus de la moitié de nos visiteurs et plus de 80% des touristes chinois du continent ont déserté, s’alarme Alice Chan, directrice de la Fédération des industries de voyage. C’est encore pire qu’en 2003, lors de l’épidémie de Sras". À l’époque, cette pneumonie atypique avait fait 299 victimes à Hong Kong. Aujourd’hui, c’est une révolution démocratique qui fait fuir les touristes.

Depuis le mois de juin, le nombre de visiteurs a chuté de 50%. Les ventes au détail ont perdu 25% et ce mois de novembre s’annonce encore pire puisque la ville est en grande partie paralysée. Des milliers d’enseignes et de restaurants ont déjà mis la clef sous la porte. Les boutiques considérées comme prochinoises sont ainsi protégées par des grilles et des plaques de bois par peur d’être attaquées par les manifestants.

Nous avons perdu plus de la moitié de nos visiteurs et plus de 80% des touristes chinois du continent ont déserté.

Le gouvernement local a dû verser une aide exceptionnelle de 250 millions d’euros à ses commerces en difficulté, mais ce sont surtout les "tycoons", les fameux milliardaires de Hong Kong, qui tirent la sonnette d’alarme. Li Ka-shing, le plus riche d’entre eux, a ainsi versé l’équivalent de 7.000 euros à chaque commerce de la ville en difficulté.

Crise plus profonde plus qu’en 2003, plus dure qu’en 2008

Mais, cette fois, la crise est plus profonde encore qu’en 2003, plus dure encore que lors de la crise financière de 2008. Elle s’inscrit dans les veines de Hong Kong qui cherche à conserver son statut et sa relative autonomie vis-à-vis d’un pouvoir communiste de plus en plus pesant.

Samedi dernier, des militaires chinois sont pour la première fois sortis de leur caserne. Sans l’aval du gouvernement local. Arborant des tee-shirt siglés du logo des forces spéciales chinoises, ils ont ostensiblement quadrillé les rues sous prétexte de les nettoyer des gravats et des détritus à la suite des manifestations. "Mais c’est surtout une façon de dire: attention, nous sommes là, nous sommes puissants, ne nous provoquez pas", explique l’éditorialiste du quotidien South China Morning Post.

Ces soldats d’élite des forces spéciales Xuefeng ont été mobilisés sur plusieurs terrains de conflits au Tibet et au Xinjiang notamment. Leur présence à Hong Kong a provoqué un électrochoc au sein de la population qui redoute plus que jamais une intervention militaire chinoise. À la frontière avec Shenzhen, des milliers de soldats sont toujours mobilisés et les passages se font sous très haute surveillance. Les journalistes étrangers sont ainsi régulièrement interrogés sur la raison de leur présence à Hong Kong. Pékin accuse des "forces étrangères hostiles" d’être derrière ces manifestations. Des "fake news" circulent ainsi sur Internet affirmant que les manifestants sont payés 4.000 euros par la CIA américaine pour tout casser et les journalistes étrangers sont accusés de chercher à déstabiliser le régime chinois en faisant l’apologie de cette révolution hongkongaise.

Une manifestation pro-gouvernement, le 16 novembre, à Hong Kong ©REUTERS

"Aujourd’hui, nous sentons le poids de la Chine dans chacun de nos mouvements, explique un expatrié britannique. Par exemple, mon responsable m’a demandé de ne pas commenter les événements sur les réseaux sociaux, de ne pas aller manifester car si je devais être arrêté par la police, il craint pour l’image de son entreprise et les éventuelles répercussions sur nos affaires en Chine continentale. Il a été très clair, si je désobéis je serai licencié".

Cathay Pacific, BNP Paris, Bank of America… On ne compte plus aujourd’hui les multinationales clouées au pilori après qu’un de leurs employés a pris publiquement position. C’est la loi du silence qui s’impose jusqu’aux chambres de commerce qui refusent de commenter publiquement la situation.

"La plupart des grands groupes ont déjà pris des dispositions, certains établissent des plans d’urgence pour déménager leur siège régional de Hong Kong vers une autre ville, Tokyo ou Singapour, explique François Perrin, directeur de East Capital. On ne peut pas encore parler d’hémorragie, mais l’image de Hong Kong a beaucoup souffert".

Les conséquences sur l’économie de la ville sont déjà bien visibles. Pour l’instant ce sont essentiellement les grandes fortunes qui partent, soit l’équivalent de 1% des dépôts privés.

On ne peut pas encore parler d’hémorragie, mais l’image de Hong Kong a beaucoup souffert.

Hong Kong est officiellement entrée en récession en 2019, victime à la fois de ces manifestations et de la guerre commerciale qui oppose Pékin et Washington.

Mais le statut particulier de Hong Kong est paradoxalement aussi son assurance-vie. Le dollar de Hong Kong est convertible librement et adossé au dollar américain, contrairement au Renminbi chinois. La ville reste le carrefour entre la Chine et le reste du monde.

Investissements chinois structurés à Hong Kong

"60% des investissements chinois à l’étranger sont structurés à Hong Kong, explique Carlos Casanova, chef économiste de la Coface. Hong Kong a autant besoin de la Chine que la Chine de Hong Kong", assure-t-il. "La place de Hong Kong est aussi très importante pour l’économie chinoise en tant que place offshore. En Chine, le contrôle des capitaux et l’accès aux marchés financiers ne permettent pas aux étrangers d’investir et aux entreprises chinoises de jouer le jeu de la mondialisation".

"Preuve de ce vote de confiance de la Chine envers Hong Kong, le géant chinois du commerce électronique Alibaba fera son introduction en bourse le 26 novembre", constate François Perrin. Alibaba espère lever plus de 12 milliards de dollars à Hong Kong. "Ce sera la troisième plus grosse entrée en bourse à Hong Kong et cela s’est fait à la demande du gouvernement chinois".

D’autres IPO géantes auront lieu ici, comme celle de Megvii, le champion chinois de l’intelligence artificielle qui pourrait lever 4 milliards de dollars. Hong Kong en tant que place financière reste donc incontournable malgré la tempête.

22 ans après la rétrocession, Hong Kong sert toujours de soupape à cette économie chinoise sous contrôle. "Pékin le sait bien et il est donc peu probable qu’elle remette cela en cause", explique Carlos Casanova.

Un manifestant marche sur les restes d'une barricade à l'université de PolyU, le 21 novembre ©AFP

Mais en Chine, la politique peut rapidement prendre le dessus sur l’économie. Xi Jinping lui-même, le président chinois, a tapé du poing sur la table et appelé à la fin des manifestations. Il demande plus de fermeté et réaffirme son soutien à Carrie Lam, la cheffe de l’exécutif. Aucune concession ne semble possible.

C’est dans ce contexte qu’auront lieu dans 24 heures des élections. Un scrutin local, le seul véritablement démocratique de Hong Kong, pour élire 452 conseillers. Parmi eux, Clarisse Yeung. A 28 ans, elle brigue un deuxième mandat et incarne cette jeune génération de Hongkongais très engagée en politique. "On se prépare au pire, nous dit-elle. Le gouvernement peut annuler les élections à tout moment sous prétexte de nouvelles violences, alors je demande à mes concitoyens de garder la tête froide et d’aller voter en masse dimanche pour défendre nos valeurs de libertés et l’identité de Hong Kong". 31.000 policiers antiémeutes ont été mobilisés pour protéger les bureaux de vote.

Mais au sein de son district de Wanchai, la voix de Clarisse Yeung reste minoritaire. Beaucoup des habitants de ce quartier soutiennent le gouvernement. "Ils me disent qu’ils détestent cette jeunesse qui casse tout, ils veulent avant tout la paix sociale, ce que je peux comprendre". Mais surtout la jeune élue nous raconte ces opérations séduction menées à Hong Kong par les associations prochinoises et qui influencent les votes. "Depuis un mois, ils offrent des cadeaux à mes administrés, des gâteaux de lune, des nouilles, du thé… C’est une façon de leur dire que la Chine s’occupe d’eux et ça marche puisque beaucoup de ces gens sont pauvres et votent traditionnellement pour des candidats proches du gouvernement".

Il est temps de reconstruire Hong Kong sur des bases démocratiques.

Ce divorce entre une société jeune et profondément anticommuniste et des habitants plus âgés, souvent d’anciens réfugiés venus de Chine continentale, explique aussi que cette crise risque de durer bien au-delà des élections de dimanche. Si les plus âgés refusent de partir, les plus jeunes commencent à émigrer. Plusieurs cabinets spécialisés nous confirment traiter des centaines de demandes de familles qui veulent s’exiler au Canada, en Australie ou à Singapour. À Londres, des parlementaires demandent même que la nationalité britannique soit automatiquement offerte aux Hongkongais qui en feraient la demande. Un aller simple pour l’exil qui tente de plus en plus de personnes.

"La police et le gouvernement sont devenus plus violents, le système s’effondre, s’inquiète Clarisse Yeung. Beaucoup de gens n’ont plus aucune confiance dans le gouvernement et veulent partir. Il est temps de reconstruire Hong Kong sur des bases démocratiques et éviter cette polarisation de la société qui ne peut conduire qu’à notre perte", conclut la jeune élue locale. "Si nous ne faisons rien, la ville va sombrer dans le chaos et disparaître".

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