analyse

Japon et Corée du Sud, une bisbrouille commerciale alimentée par l'histoire

©REUTERS

Le Japon impose de nouvelles restrictions d’importation sur des produits chimiques vitaux à l’industrie tech sud-coréenne. Une manière d’exprimer son mécontentement face à des décisions juridiques mettant en cause le Japon dans des cas de travail forcé durant la Seconde Guerre mondiale.

La guerre commerciale est tendance en 2019. Alors que les États-Unis et la Chine s’accordent un peu de répit dans leur surenchère d’effets d’annonce et de taxes, une autre rivalité commerciale vit une période compliquée. Le 4 juillet dernier, le Japon a fait entrer en vigueur de nouvelles règles visant à la restriction des conditions d’exportation vers son voisin coréen. Celles-ci sont spécifiques: elles concernent trois produits chimiques et des composants nécessaires à la création de puces électroniques et d’écrans de smartphone.

Seulement, direz-vous? Le problème, c’est que la Corée du Sud est leader dans la construction de ces puces. Selon l’Institut Hana de finance de Séoul, les fleurons nationaux comme Samsung et SK Hynix assurent à eux deux près des deux tiers de la production mondiale, avec pour clients des géants comme Apple, Huawei ou Amazon. Les exportateurs nippons vont devoir demander une autorisation d’expédition vers la Corée du Sud, un processus prenant à chaque fois 90 jours.

"Si le gouvernement sud-coréen n’a rien à se reprocher, le gouvernement japonais devra s’excuser et immédiatement retirer les mesures de représailles."
Kim You-geun
Adjoint à la sécurité nationale du président sud-coréen

Pour se justifier, Tokyo a évoqué une "perte de confiance" envers Séoul dans la gestion des matériaux. Quitte à avancer que l’administration sud-coréenne transmettrait ces dits matériaux à sa voisine, la Corée du Nord. L’adjoint à la sécurité nationale du président Moon Jae-in, Kim You-geun, a demandé une investigation des contrôles douaniers des deux côtés. "Si le gouvernement sud-coréen n’a rien à se reprocher, le gouvernement japonais devra s’excuser et immédiatement retirer les mesures de représailles", a-t-il déclaré.

Un de ces produits chimiques, le polyimide fluoré, est produit à 90% par le Japon. Il est utilisé dans les futurs téléphones pliables. LG Display a déjà annoncé tester un équivalent chinois. Samsung, qui développe depuis huit ans le Galaxy Fold, un modèle 5G, a confié à l’AFP "espérer minimiser l’impact sur la production".

Park Jea-gun, professeur d’ingénierie électronique à l’Université Hanyang de Séoul, met en garde contre un conflit long: "La baisse de la production des puces va tout ralentir, comme les entreprises en ligne qui comptent sur la très grande vitesse de la 5G et sur des gadgets 5G solides. Et, à long terme, c’est l’économie mondiale qui va en souffrir."

Des tensions multiples

"Le Japon comme la Corée du Sud perdent leur meilleur partenaire commercial."

L’origine de cette guerre commerciale est difficilement résumable en quelques lignes. La Corée du Sud est une ancienne colonie de l’empire du Japon (1910-1945). Son animosité a persisté, alimentée par plusieurs contentieux: les femmes de réconfort – esclaves sexuelles au service de l’armée nippone –, le conflit territorial sur les îles Dokdo-Takeshima ou encore le travail forcé de Sud-Coréens durant la Seconde Guerre mondiale. Les restrictions nippones surviennent d’ailleurs après une série de décisions des tribunaux sud-coréens dans lesquelles ils demandent des indemnités pour leurs ressortissants, forcés au travail par des entreprises nippones. Tokyo remet en cause la légalité de ces décisions et invoque un traité de 1965 qui aurait réglé la question des réparations.

La Corée du Sud a aussi liquidé un fonds créé en 2015 avec le Japon pour indemniser les femmes de réconfort. Une décision très mal reçue par Tokyo qui a fait savoir, à travers le secrétaire adjoint du gouvernement, Yasutoshi Nishimura, qu’ils "n’accepteraient jamais cela".

Toutefois, comme le souligne l’AFP, le fonds n’a jamais bien fonctionné et une partie de l’opinion publique était critique à l’égard de cette entente, jugeant que le Japon s’en tirait à trop bon compte.

Boycott national

En Corée du Sud, presque 3 habitants sur quatre ont des sentiments d’hostilité envers l’ancien colonisateur. Les Sud-Coréens n’hésitent pas aujourd’hui à boycotter les bières japonaises. Asahi, Kirin, Sapporo et Suntory ont enregistré des pertes de ventes à hauteur de 25% durant les deux premières semaines de juillet. Les réseaux sociaux s’activent aussi avec une campagne de boycott des produits japonais et des voyages touristiques. Une tuile puisque les Sud-Coréens sont, en termes de fréquentation, le premier public du tourisme nippon.

L’affaire a pris un tournant morbide après qu’un Coréen de 78 ans s’est immolé devant l’ambassade japonaise à Séoul.

L’affaire a pris un tournant morbide après qu’un Coréen de 78 ans s’est immolé devant l’ambassade japonaise à Séoul, ce vendredi 19 juillet. Son beau-père aurait été une victime du travail forcé.

Après le rejet d’une médiation par un tiers proposée par Séoul, Tokyo n’exclut pas de porter le conflit devant la Cour pénale internationale. En attendant, le bras de fer entre Moon Jae-In et Shinzo Abe est loin d’être terminé. Le premier a vu sa cote de popularité progresser de 45% à 48% en une semaine. Quant à Shinzo Abe, il caresse dans le sens du poil son électorat nationaliste, alors que se tiennent ce 21 juillet les élections de la chambre haute de la Diète. Tous deux sont bien décidés à ne pas paraître faible face à l’autre.

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