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Seema Rezai a fui l'Afghanistan: "Je vais boxer pour les femmes afghanes"

Un avion de Qatar Airways transportant des personnes évacuées de Kaboul se prépare à décoller vers Doha. ©AFP

L'Echo a rencontré à Doha des personnes exfiltrées d'Afghanistan par le Qatar lors du retrait précipité des troupes américaines et ces derniers jours. Parmi elles, Seema Rezai, une boxeuse afghane prête à se battre pour les femmes de son pays.

"Tout ce que j’ai accompli s’est effondré à l’arrivée des talibans", dit Khatera E., une Afghane d'une trentaine d'années. "J'étais fonctionnaire au ministère des Finances. Les talibans sont arrivés très vite, et la vie a soudainement changé. Ils ne me laissaient pas travailler. Je me suis enfuie. C'était difficile. L'aéroport était plein de gens."

Elle cherche ses mots. Le regard fixe. Un sourire timide aux lèvres. "Nous lisions dans la presse et sur les réseaux sociaux que les talibans tuaient les gens. Je me sentais visée, car je suis activiste pour les droits des femmes. Nous nous sommes échappés le 22 août."

"Il me faudra du temps pour oublier ce qui s'est passé à Kaboul."
Khatera E.
Ancienne fonctionnaire au ministère afghan des Finances

Khatera et son mari sont hébergés à Doha, dans un "compound". Ce camp accueille 350 personnes évacuées par le Qatar lors du retrait précipité des troupes américaines d'Afghanistan. À l'origine, il s'agit d'un village construit pour accueillir les équipes techniques accompagnant les footballeurs lors de la coupe du Monde 2022. Ici, les réfugiés disposent de logements, d'écoles, de nourriture, d'un magasin et d'un hôpital.

Le mari de Khatera travaillait pour l'ambassade américaine. "Les talibans sont contre les femmes, contre tous ceux qui ont travaillé avec les Américains", lâche-t-il. Tous deux attendent d'être évacués vers les États-Unis. "Nous sommes inquiets, notre famille est restée là-bas. Il me faudra du temps pour oublier ce qui s'est passé à Kaboul", dit Kathera.

70.000
personnes évacuées
Depuis le début du retrait américain, les Qataris ont évacué plus de 70.000 personnes d'Afghanistan.

Depuis le début du retrait américain, les Qataris ont évacué plus de 70.000 personnes d'Afghanistan. Beaucoup ont quitté le Qatar, d'autres attendent encore leur transfert. L'opération a été rendue possible par leur rôle de médiation entre les États-Unis et les talibans. "Nous avons été choisis par les Américains et les Européens pour cette mission de médiation", dit Youssef Al Khater, membre de la Choura, le parlement qatari.

Américains et Européens envoient aux Qataris les listes de ressortissants qu'ils veulent évacuer d'Afghanistan. Les Qataris négocient ensuite avec les talibans leur sortie d'Afghanistan. "C'est compliqué, car nous devons parler avec plusieurs factions talibanes, qui contrôlent chacune un des trois 'check points' qui se trouvent sur le chemin de l'aéroport", dit une source qatarie.

La boxeuse afghane Seema Rezai, évacuée de Kaboul par le Qatar, veut se battre pour les femmes de son pays. ©Vincent Georis

Boxer pour les femmes afghanes

Seema Rezai, une jeune boxeuse de 18 ans, membre de l'équipe nationale afghane, rêve de rings et de compétitions. À Kaboul, ses jours étaient comptés. "Quand les talibans sont arrivés, des gens m'ont dénoncée. Ils ont dit qu'une femme boxait avec des hommes. Alors, les talibans m'ont écrit pour me demander d'arrêter, sinon il m'arriverait quelque chose", dit-elle. "Quand mon père a vu la lettre, il m'a dit: Vas-y, tu auras un meilleur avenir ailleurs." Seema a tout laissé derrière elle. Tout, sauf ses rêves.

L'Echo

"J'ai commencé à boxer à 16 ans. Au début, mon père s'y est opposé. Moi, je voulais devenir la première femme boxeuse professionnelle d'Afghanistan", poursuit-elle. "J'ai eu vingt minutes pour prendre un sac, mon téléphone mobile et m'enfuir à l'aéroport." Son exfiltration a été organisée par des contacts qu'elle avait pu se faire au magazine américain National Geographic.

"Ici, je ne boxe plus, je fais des joggings. Mais je vais partir aux États-Unis, et là-bas je continuerai mon sport. Avec la boxe, je vais montrer aux femmes afghanes leur pouvoir. Je vais boxer pour les femmes afghanes".

"Les talibans m'ont reconnu à cause des interviews que j'avais données. J'étais prêt à mourir. Je n'avais pas peur d'eux."
Abdul Nasir
Ancien interprète pour les armées américaine et française en Afghanistan

"Les talibans sont là!"

Abdul Nasir était interprète pour les forces américaines et françaises de 2007 à 2012, sur la ligne de front contre les talibans. Comme il est apparu plusieurs fois en interview sur les grandes chaînes américaines, son sort était scellé dès la prise de la capitale afghane.

"Nous avions une belle vie à Kaboul. Jamais je n'aurais imaginé que notre gouvernement tomberait si vite. C'est une très mauvaise nouvelle pour ma famille", raconte-t-il. "Les talibans m'ont reconnu à cause des interviews que j'avais données. J'étais prêt à mourir. Je n'avais pas peur d'eux. Mais pour ma femme et mes filles, oui."

Comme la plupart des Afghans, Abdul pensait qu'en vertu de l'accord de paix avec les États-Unis, les talibans n'entreraient jamais à Kaboul. "Tout s'est effondré en un instant. J'étais dans la rue. J'ai entendu des tirs. J'ai vu une femme pleurer. Elle m'a dit: les talibans sont là!", lâche-t-il. "J'étais perdu. Comment était-il possible que 60.000 talibans parviennent à battre une armée de 300.000 soldats réguliers?"

Il n'a pas eu le temps de réfléchir. "J'ai reçu un appel de ma femme pour me dire que les talibans étaient devant la maison et qu'ils me cherchaient. Heureusement, ils n'ont pas osé entrer, car elle était seule. Les talibans n'aiment pas entrer dans une maison où il y a une femme sans homme."

Abdul et sa famille ont été exfiltrés au Qatar. "Quand nous avons évacué vers l'aéroport, les Afghans tiraient, criaient. Nous n'avions pas de visa. Les Qataris ont parlé aux talibans qui ont fini par nous laisser passer", dit-il.

Des enfants perdus

Plus de 150 mineurs non accompagnés vivent dans le compound, emmenés par les forces américaines alors qu'ils se trouvaient à l'aéroport de Kaboul lors des premières évacuations. Les autorités recherchent aujourd'hui leurs parents.

"Ils reçoivent ici ce dont ils ont besoin, de la nourriture, des soins psychologiques. Nous les amenons à s'exprimer à travers l'art", raconte une nurse.

"Beaucoup n'ont pas été payés depuis plusieurs mois. On les sent de plus en plus désespérés."
Catherine Norris
Journaliste à France 24

Nouvelles exfiltrations

Mardi 12 octobre. Aéroport de Doha. Un vent chaud balaye le tarmac. Un Boeing 737 de Qatar Airways s'arrête. Il transporte 235 personnes évacuées le jour même de Kaboul. C'est la plus importante opération d'évacuation depuis fin août. Des hommes, des femmes et des enfants descendent de l'avion, les yeux écarquillés.

Parmi eux, une trentaine de journalistes. Catherine Norris, une journaliste à France 24, témoigne de la situation en Afghanistan. "La vie est très difficile pour les personnes, notamment sur le plan économique, les gens n'ont pas assez à manger", dit-elle. "Beaucoup n'ont pas été payés depuis plusieurs mois. On les sent de plus en plus désespérés." Les talibans n'ont pas entravé son travail. "Les problèmes, ce n'est pas pour les journalistes, c'est pour les Afghans."

Le résumé

  • Plus de 70.000 personnes, des ressortissants américains, européens et afghans, ont été évacuées d'Afghanistan par le Qatar. Certains se trouvent encore à Doha, hébergés dans des compounds. D'autres continuent à arriver.
  • L'Echo a rencontré plusieurs rescapés. Une fonctionnaire, une boxeuse, un interprète pour les forces occidentales et un orchestre de jeunes afghans. Tous attendent leur transfert aux États-Unis ou en Europe. Parmi eux, des enfants non accompagnés dont le sort reste incertain.

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