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Jean-Charles Lievens: "Avec l’arrivée des femmes, la Corée change très vite"

Hyundai-Kia est un des plus puissants conglomérats ("chaebols") sud-coréens. ©REUTERS

L’ancien patron de Hyundai-KIA Motors Europe livre ses réflexions sur le management à la coréenne, très différent de l’Europe, mais aussi du Japon voisin.

Comment en moins de deux générations, la Corée du Sud a-t-elle pu passer du statut de pays sous-développé à membre du G20? Jean-Charles Lievens a travaillé une grande partie de sa carrière avec les Coréens, en tant que patron de Hyundai-KIA Motors Europe. Auparavant, il avait occupé des fonctions managériales chez GM-Opel, VW et Toyota. Aujourd’hui retraité, il signe un livre où il décrit la culture d’entreprise très particulière des Coréens qui leur a permis de gravir les échelons à une vitesse prodigieuse.

Comment expliquez-vous cette ascension si rapide d’un pays isolé et sans ressources?

Si les Coréens sont là où ils sont aujourd’hui, c’est à force de travail, d’abnégation et de discipline. Jusqu’en 1970, le Nord était plus industrialisé que le Sud. Ce développement à marche forcée s’est réalisé avec le concours des "chaebols", ces immenses conglomérats appartenant à de grandes familles, comme Hyundai, Samsung, LG, Lotte ou KIA. Les Jeux olympiques de 1988 ont marqué un tournant majeur, car ils ont fait connaître la Corée du Sud auprès des investisseurs. Le rattrapage s’est fait avec l’idée quasi obsessionnelle d’être le numéro un partout. Si c’est pour ne pas viser la première place, autant ne pas commencer, disent-ils.

"En Corée, tout est très hiérarchisé, les décisions viennent d’en haut et elles sont mises en œuvre immédiatement et sans sourciller."

Pour avoir aussi travaillé chez Toyota et KIA, quelle différences avez-vous pu observer?

Entre le Japon et la Corée, il n’y a pas plus différent comme culture d’entreprise. Au Japon, les processus de changement sont impulsés par la base. Les équipes viennent avec des propositions très abouties sur lesquelles il suffit d’apposer le paraphe du patron. C’est un processus assez lent. En Corée, tout est très hiérarchisé, les décisions viennent d’en haut et elles sont mises en œuvre immédiatement et sans sourciller. Tout doit être fait tout de suite, c’est dans l’ADN des Coréens. D’où le titre de mon livre "Pali Pali", qui signifie vite-vite ou dare-dare. Le stress et la pression font partie du quotidien au travail en Corée où l’entreprise ressemble un peu à une armée en marche.

C’est aussi leur faiblesse, dites-vous.

Combien de temps tiendront-ils à ce rythme? C’est là toute la question. Les structures humaines ont besoin d’un minimum pour performer sur le long terme et les managers d’un nécessaire recul ou temps de réflexion pour analyser une situation et la mettre en perspective. Emporter un contrat à l’arraché sans y mettre les ressources en face risque de rester l’exploit d’un jour.

Comment vous êtes-vous plié à ce mode de fonctionnement très hiérarchisé?

Il ne faut pas s’arrêter aux apparences. Un jour, un 23 décembre, j’ai été convoqué sans délai au siège de Hyundai-KIA à Seoul pour parler d’une opportunité de partenariat sportif. Devant plusieurs autres managers coréens réunis, le directeur du département me dit qu’il faut diviser par deux le coût du contrat de partenariat. Je défends ma position, sans résultat, et j’obtiens finalement que l’on puisse se revoir le lendemain en tête-à-tête. Tout de suite, le ton était devenu moins directif, le patron m’expliquant qu’il ne pouvait pas se permettre de perdre la face devant des managers à qui il demande sans cesse l’impossible. Et tout s’est arrangé par la suite.

Les jeunes Coréens sont-ils toujours aussi imprégnés de cette éthique de travail?

"Les conservatismes commencent à s’effacer devant la montée de jeunes managers dans la hiérarchie."

Ils travaillent plus que chez nous, certes, mais on sent quand même la présence d’un fossé générationnel. Les anciens qui se sont consacrés corps et âme à relever le pays ne comprennent pas toujours que les jeunes puissent passer autant de temps sur leurs smartphones pour des loisirs ou écouter de la K-Pop. Ceci étant, les conservatismes commencent à s’effacer devant la montée de jeunes managers dans la hiérarchie. Chez Hyundai-KIA, les costumes gris anthracite et cravates de rigueur sont en train d’être abandonnés au profit de T-shirts et jeans au bureau, à la stupéfaction des quelques seniors encore en activité. Car en Corée, on prend généralement sa retraite bien avant 60 ans.

L’arrivée des femmes sur le marché du travail est un autre facteur de changement des mentalités, selon vous.

Avec un taux de natalité tombé sous la barre de 1,0 l’implication des femmes sur le marché du travail est devenu nécessaire, même si cela ne cadre pas avec la famille traditionnelle coréenne. Si le garçon conserve encore les préférences familiales, la fille fait de plus en plus de belles études. La société coréenne change très vite, notamment avec l’arrivée des femmes. Dans l’automobile, celle-ci étaient jusqu’ici souvent affectées au marketing où leur créativité et émotion peuvent s’exprimer, et en fin de chaine de production où elles détectent mieux les mini-défauts. Le tsunami des seniors va précipiter l’ascension des femmes dans les hiérarchies d’entreprises et on peut parier que leur style de management va s’écarter de façon significative de celui des années 2000.

"Pali Pali et les managers coréens", Jean-Charles Lievens, éd. Les 3 Colonnes, 128 pages, 15 euros (en librairie en Belgique ou en ligne)

Les phrases-clé

  • "Le stress et la pression font partie du quotidien au travail en Corée."
  • "Entre le Japon et la Corée, il n’y a pas plus différent comme culture d’entreprise."
  • "En Corée, on prend généralement sa retraite bien avant 60 ans."
  • "Le tsunami des seniors va précipiter l’ascension des femmes dans les hiérarchies d’entreprises."

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