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interview

Jean-Pierre Cabestan (CNRS): "On a bien lavé le cerveau de la jeunesse chinoise"

Des étudiants chinois lors de la rentrée académique à l'université des sciences et de la technologie à Wuhan. ©ZUMA Press

Pour Jean-Pierre Cabestan, le Parti communiste chinois est engagé dans une course folle à la légitimité qui pourrait mener à une guerre contre l'autre grande puissance mondiale, les États-Unis.

Depuis cet été on a le sentiment d’une accélération de l’histoire en Chine. Avec un virage très à gauche du Président chinois qui est à l’origine d’une série de mesures comme la réforme de l’enseignement, la reprise en main de l’industrie du divertissement et un culte de la personnalité très poussé tendance maoïste, comment faut-il comprendre cela?

Jean-Pierre Cabestan, sinologue, professeur de sciences politiques à l'Université Baptiste de Hong Kong. Directeur de recherche au CNRS.

Tout se télescope et il y a une accélération en effet des mesures qui prend la forme en Chine d’une campagne qualifiée de "rectification". Il y a la volonté pour le parti de regagner une certaine légitimité qui est en train de s’effriter notamment chez les jeunes et auprès des classes moyennes, des gens qui avaient soutenu jusque-là le pouvoir et la ligne de Xi Jinping dans sa lutte contre la corruption menée depuis 2013 et qui voient qu’il est de plus en plus difficile aujourd’hui de réussir dans la société chinoise, difficile de trouver un travail bien rémunéré même pour ceux qui ont fait de longues études, difficile d’accéder à la propriété.

Je vois une société chinoise plus inquiète qu’auparavant avec un sentiment de déclassement chez les jeunes.

Les inégalités en Chine deviennent de plus en plus visibles et choquantes et là le Parti communiste essaye donc de se redonner une sorte de virginité en déclarant vouloir lutter contre ces inégalités, les privilèges, l’argent mal gagné, et surtout en lançant cette nouvelle campagne qui s’appelle "pour la prospérité commune". Il faut rappeler que 40% des Chinois vivent avec moins de 120 euros par mois ce qui est vraiment très bas.

Je vois une société chinoise plus inquiète qu’auparavant avec un sentiment de déclassement chez les jeunes. Et c’est là où les inégalités sociales prennent plus d’importance et qu’il y a le risque de montée des tensions sociales qu’il va falloir gérer. 

Et au centre de tout, retrouve-t-on le Parti communiste (96 millions de membres) et Xi Jinping, président et secrétaire général omniprésent? 

Xi Jinping a relancé le culte de la personnalité à un niveau jamais vu depuis Mao. On étudie sa pensée maintenant à l’école dès l’âge de 6 ans. C’est une régression politique majeure: Xi est présenté comme le père de tous les Chinois, rétablissant une relation maoïste, voire impériale au pouvoir et au politique.

Il y a un vrai déficit en Chine de culture démocratique et de citoyenneté et c’est le système qui entretient cette distance avec le pouvoir.

Mais heureusement les Chinois restent très loin du politique à la fois par peur et par désintérêt car ils savent très bien qu’ils n’ont aucun impact possible sur le système. Il y a un vrai déficit en Chine de culture démocratique et de citoyenneté et c’est le système qui entretient cette distance avec le pouvoir. Mais ce qui est paradoxal avec Xi Jinping c’est qu’il politise tout avec un côté néo-maoïste, ce qui risque de lui jouer des tours. Il y a chez lui une véritable paranoïa qui traduit une inquiétude sur l’avenir du régime chinois. Tout cela est tellement décalé avec le monde d’aujourd’hui.

Cette nouvelle "campagne de masse" a commencé avec le centenaire du Parti communiste chinois cet été, le 1er juillet. Il s’agissait alors de dire: "N’oubliez jamais d’où vous venez" et de rappeler que l’objectif du Parti a toujours été la "prospérité commune", présenté à présent comme synonyme de l’avènement du communisme. En oubliant complètement ce que le communisme voulait dire d’ailleurs pour Karl Marx, notamment la disparition de l’État… C’est une remise en cause de la politique engagée il y a 40 ans et qui mettait en avant la "libération des esprits" et l’enrichissement d’abord des plus entreprenants. On vit donc aujourd’hui un retour à une sorte de pureté révolutionnaire qui paraît d’un autre âge, mais qui a pour objectif aussi de préparer Xi Jinping au prochain congrès en octobre 2022.

Lors de ce congrès Xi Jinping devrait briguer un troisième mandat et devenir le premier Président chinois depuis Mao Zedong à diriger le pays au-delà de la limite de dix ans. Est-ce qu’il a encore des opposants face à lui? 

L’élite chinoise est divisée et le fait que Xi Jinping veuille rester au pouvoir au-delà de la limite de dix ans alimente forcément des tensions au sein du Parti et il faut peut-être aussi comprendre cette campagne de rectification comme une réaction aux oppositions. Xi Jinping veut renforcer à la fois son image et son pouvoir avant le prochain congrès.

Mais parmi les tractations qui ont lieu en ce moment derrière le rideau il y a forcément la question de savoir si à l’issue du prochain congrès, même si le mandat de Xi est (et il devrait l’être) prolongé encore 5 ans, un successeur sera nommé. A-t-il déjà quelqu’un dans la manche? Quel pouvoir lui donnera-t-il? Ce qui est certain, c’est que tant qu’il est bonne santé et qu’il n’est pas menacé physiquement, Xi Jinping conservera une influence déterminante, du moins l’espère-t-il.

La Chine est aussi engagée parallèlement dans une lutte contre ses grandes entreprises?

Le leader chinois considère les entreprises privées comme autant de forces financières et de pôles de pouvoir qui pourraient, à terme, affaiblir le Parti.

C’est une bagarre idéologique qui cache des enjeux de pouvoir. Le leader chinois considère les entreprises privées comme autant de forces financières et de pôles de pouvoir qui pourraient, à terme, affaiblir le Parti. Des gens comme Jack Ma, fondateur d’Alibaba, et Pony Ma, celui de Tencent, incarnent ce renouveau du capitalisme chinois, mais ils ont aussi créé des contre-pouvoirs insupportables pour le Parti.

Mais je pense que le Parti communiste ne peut pas reprendre la main sur tout. Il contrôle déjà le politique, mais il ne contrôle pas tout le secteur économique et il ne peut pas se le permettre, sauf à casser la mécanique de la croissance et donc la création d’emplois.

C’est une négociation permanente en fait entre les grands groupes privés et le Parti-Etat, et ce dernier n’a pas toutes les cartes en main. On le voit par exemple avec la faillite annoncée d’Evergrande: l’État a laissé faire cette entreprise pendant des années et maintenant c’est à lui d’éponger ses dettes, du moins celles contractées auprès des particuliers, car ces derniers risquent de devenir une source d’instabilité sociale. 

Il y a quand même une volonté de régulation notamment dans le domaine technologique?

Cette série de réformes et de régulations concerne les grandes entreprises de la tech et la lutte contre les monopoles. Une partie de ces mesures sont justifiées et sont dans la ligne de mesures que l’on prend, par exemple, en Europe pour lutter contre des sociétés qui abusent de leur position dominante. Mais le problème est qu’en Chine cela prend la forme d’une campagne politique.

Prenez l’exemple de l’interdiction des cours particuliers, officiellement pour lutter contre les inégalités, la première réaction a été une réaction d’approbation dans la population mais on sait très bien que les parents fortunés vont réussir à contourner la mesure, en recrutant des tuteurs privés par exemple, et donc créer de nouvelles inégalités

Si le PCC hésite (à se lancer dans une réforme fiscale), c’est en partie pour ne pas exposer les fortunes de certains dirigeants chinois.

Et pour les jeux en ligne limités à trois heures le week-end pour les mineurs c’est aussi un coup d’épée dans l’eau. Là encore les parents sont plutôt contents, mais dans la réalité comment appliquer cette mesure: les enfants ont de multiples moyens de la contourner (VPN, consoles, etc). Ce sont des mesures populistes qui ne visent pas uniquement à démanteler le secteur privé ce qui serait de toute façon là encore impossible.

Ce qu’il faudrait en vérité c’est une véritable réforme fiscale. Il faudrait introduire un impôt sur la fortune, sur les successions et sur le revenu qui soit plus général et progressif pour financer des programmes de développement et de protection sociale. Si le PCC hésite, c’est en partie pour ne pas exposer les fortunes de certains dirigeants chinois.

Tout cela s’inscrit dans un contexte international qui est moins favorable à la Chine. Vous décrivez dans votre dernier ouvrage** le projet de Pékin de devenir la première puissance mondiale et d'évincer les États-Unis du Pacifique occidental. Est-ce que vous envisagez sérieusement un conflit armé?

Je ne crois pas trop à une guerre chaude, je crois plutôt à une guerre froide avec des tensions et même des crises militaires. Ce serait trop risqué pour Pékin de se lancer dans une offensive militaire généralisée y compris contre Taiwan, sans compter que la Chine est de plus en plus isolée sur le plan international.

Je vois très bien à quel point la plupart des jeunes chinois sont formatés et nationalistes: on leur a bien lavé le cerveau.

Agiter le spectre d’une guerre permet aussi de faire vibrer la fibre nationaliste, c’est un exutoire aux tensions, un facteur "d’unité autour du régime et de soutien au Parti. Je vois très bien à quel point la plupart des jeunes chinois sont formatés et nationalistes: on leur a bien lavé le cerveau. Je le vois en particulier chez mes étudiants venus de Chine continentale qui ont bien appris le langage communiste et placent constamment leur pays au-dessus du reste du monde, qui, à leurs yeux, ne fait pas aussi bien, et même vit dans un chaos permanent.  Leur message est: la Chine est parfaite, les autres pays sont criblés de défauts et de problèmes. Inquiétant !

Le temps où l’ancien président Hu Jintao entendait "vaincre sans combattre" est révolu. Je pense que le projet d'une réintégration dans la communauté internationale grâce à une diplomatie du profil bas est devenu caduc après la crise de 2008 et les JO de Pékin.  Xi Jinping n'a cessé de promouvoir "une diplomatie du loup guerrier". La Chine doit désormais "savoir combattre et vaincre" répète sans cesse le numéro un chinois. La prudence légendaire des autorités chinoises en matière internationale a laissé la place à une agressivité verbale.

Concernant la situation à Hong Kong où vous vivez, vous semblez encore plutôt pessimiste. Voyez-vous l’ombre de Pékin de plus en plus présente? 

Depuis juin 2020, il n’y a pas une journée sans mauvaise nouvelle à Hong Kong. Le PC chinois est en train d’y tuer la société civile et tout ce qui pourrait constituer un contre-pouvoir. Les responsables de Hong Kong se sont rapidement alignés sur le système communiste. Sous couvert d’application de la loi de sécurité nationale, la notion de citoyenneté est en passe d’y être annihilée. Ce nouvel ordre va-t-il conduire à une explosion? Difficile à dire, pour l’heure, c’est la résignation et la peur qui l’emportent.

*Jean-Pierre Cabestan, sinologue, professeur de sciences politiques à l’Université Baptiste de Hong Kong. Directeur de recherche au CNRS.

** "Demain la Chine: guerre ou paix?", Jean-Pierre Cabestan, Éditions Gallimard, 2021, 288 pages, 22 euros.

Les phrases clés

  • "Xi Jinping a relancé le culte de la personnalité à un niveau jamais vu depuis Mao."
  • "Les inégalités en Chine deviennent de plus en plus visibles et choquantes."
  • "La prudence légendaire des autorités chinoises en matière internationale a laissé la place à une agressivité verbale."
  • "Ce nouvel ordre va-t-il conduire à une explosion? Difficile à dire, pour l’heure, c’est la résignation et la peur qui l’emportent."

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