interview

"L'armée chinoise est prête à tuer des manifestants à Hong Kong"

©Kristof Vadino

Le regard déterminé, le sourire franc terni par la fatigue, Chi Wong (nom d’emprunt) me salue. Il est inquiet. "Pas de photo. Pas de nom, pas même celui de mon journal. Si on me reconnaît, ma famille et moi seront jetés en pâture sur internet, ensuite nous serons agressés." Notre interlocuteur est un des journalistes les plus en vue de Hong Kong.

Depuis plusieurs mois, des manifestations réunissent dans l’ancienne colonie britannique jusqu’à un million de gens pour dénoncer l’emprise du régime communiste chinois et l’extinction progressive de leurs libertés. Ils exigent, entre autre, le retrait d’un amendement à la loi d’extradition autorisant à Pékin d’intervenir dans le régime indépendant de Hong Kong.

En juin, la police a commencé à frapper les manifestants, à tirer des balles, du gaz lacrymogène et des projectiles. L’armée chinoise, massée aux portes de Hong Kong, ravive le souvenir de la tragédie de Tiananmen. Dans les rues, des gangs pro Pékin mènent des opérations coup-de-poing pour terroriser les opposants. Les journalistes sont visés. Chi Wong témoigne.

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Vous avez peur?
Oui. Le gouvernement de Hong Kong et les gens pro Pékin haïssent les journalistes. Un de mes collègues a été dénoncé sur internet, puis il a été attaqué. Ma femme elle-même avait peur que je vienne à Bruxelles pour m’exprimer.

Avez-vous reçu des menaces?
Nous vivons dans un climat de terreur. Trois menaces pèsent sur nous. La première, c’est la collecte des infos personnelles. Les pro Pékin saisissent votre adresse, les noms de votre femme, de vos enfants, leur photo, où ils vont à l’école et les mettent sur internet. Ensuite, on vient les agresser. Vous recevez des menaces de mort.

"La police de Hong Kong tire des sacs de billes en plomb sur les journalistes."

La deuxième menace vient de la police de Hong Kong, qui multiplie les pressions sur nous et nous brutalise pour nous empêcher de faire notre travail de journaliste ou de photographe. Ils nous gazent au poivre et nous matraquent pour nous éloigner des manifestants. La police tire des sacs de billes en plomb sur les journalistes. Une consœur indonésienne a reçu une balle dans un œil et a perdu la vue. Ils ont tiré sur la tête d’un autre journaliste, il est tombé au sol. Ils l’ont menotté et emmené au poste où il a été insulté.

La troisième menace, ce sont les attaques de gangsters pro Pékin. Une journaliste s’est fait attaquer il y a quelques jours par des gangsters à la sortie d’un restaurant. Elle était avec sa sœur. Elles ont été hospitalisées.

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Vous êtes découragé?
Les journalistes sont effrayés. On nous met la pression, ni Pékin ni le gouvernement de Hong Kong ne veulent que l’on montre ce qu’ils font aux manifestants. Mais nous ne lâchons rien. Nous ne pouvons pas abandonner notre travail et les laisser gagner à cause de la peur.

Vous assistez aux manifestations?
Je suis allé aux deux tiers depuis juin. Mais je suis là comme journaliste, je ne participe pas, je reste impartial.

"J’ai vu des actes d’une extrême brutalité. Des manifestants battus jusqu’au sang."

Avez-vous constaté des comportements policiers illégaux?
J’ai vu des actes d’une extrême brutalité, des manifestants battus jusqu’au sang. Des centaines de manifestants ont été blessés à ce jour. Une femme qui donnait les premiers soins a été blessée aux yeux. Des os ont été brisés. Les policiers ont tiré à balle réelle contre les manifestants.

L’armée chinoise est aux portes de la ville. Pourrait-elle menacer des vies?
L’armée chinoise est à Hong Kong depuis le départ des Britanniques. Ses effectifs ont été doublés. Elle est prête à tuer des manifestants, même si cela ne la réjouit pas.

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Vous craignez l’escalade?
Oui. La semaine dernière, le gouvernement de Hong Kong a pris une ordonnance d’urgence lui permettant de légiférer en quelques heures, sans passer par la Chambre. C’est la première fois qu’ils ont ce pouvoir. Cette ordonnance s’ajoute à la loi antimasque imposant de manifester découvert. Les gens sont de plus en plus furieux de voir leurs libertés restreintes. Cela provoque des réactions. Récemment, un policier a reçu des coups de couteaux.

"Ils nous gazent au poivre et nous matraquent pour nous éloigner des manifestants."

Vous tolérez ce genre d’attaque contre les policiers?
Pour être honnête, après toute la violence subie ces derniers mois de la part des policiers, vous finissez par tolérer ce genre de chose. À ce jour, pas un seul policier n’a été sanctionné ou suspendu. Face à une violence extrême, la violence est parfois la seule solution.

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Cette violence policière vous étonne?
Il y a quelques années, la police de Hong Kong avait bonne réputation. Ils étaient polis. Aujourd’hui, ils se comportent comme des monstres. Les policiers sont tous masqués, leurs numéros de matricule et leurs badges sont retirés, de telle sorte qu’ils peuvent frapper sans être inquiétés le soir quand ils rentrent chez eux. Pourtant, selon la loi, les citoyens doivent pouvoir les identifier. Il y a aussi ce climat haineux. Sur les réseaux sociaux les pro Pékin encouragent les policiers à la violence. "Tuez les manifestants, tuez-les, si vous étiez aux Etats-Unis, vous auriez déjà tiré", disent-ils. Mais nous ne sommes pas aux Etats-Unis. Ici, les gens ne portent pas d’arme.

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