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interview

L’homme qui parlait aux talibans

Après le retour des talibans au pouvoir, les occidentaux doivent reprendre le dialogue avec les mollahs, estime Jean-Yves Berthault. ©AFP

En 1979, le Français Jean-Yves Berthault entamait sa carrière de diplomate en Afghanistan. Histoire et pensées d’un envoyé très spécial à Kaboul, de l’invasion soviétique, dont il a été le lanceur d’alerte, à l’occupation talibane.

Quand Jean-Yves Berthault débarque à Kaboul en avril 1979, il sait qu’il pénètre dans un territoire opaque, verrouillé par un régime pro-soviétique, au plein cœur d’une lutte d’influences étrangères aussi violente que meurtrière. Le tout jeune diplomate français sait aussi que l’information y est rare, donc précieuse, et que la seule manière d’en glaner les miettes, c’est de fréquenter les marchés. "Quand on est diplomate, on est souvent prisonnier des ambassades, d’un milieu qui tourne sur lui-même", nous confie-t-il aujourd’hui. "Depuis le début de ma carrière en Afghanistan, j’ai pris l’habitude de bouger, de fouiner un peu partout."

Un jour, à l’automne 1979, un marchand de tapis l’emmène dans son arrière-boutique pour lui chuchoter une nouvelle inquiétante. L’homme a l’habitude d’aller chercher sa marchandise en contrebande de l’autre côté du fleuve Amou-Daria, frontière naturelle entre l’Ouzbékistan et l’Afghanistan. Pas cette fois, se plaint-il, car de l’autre côté du fleuve campe une vaste armée de soldats avec tentes, blindés et intendance. Sans le savoir, le marchand de tapis est tombé nez-à-nez avec l’armée soviétique, "alors que personne ne savait qu’elle s’apprêtait à envahir l’Afghanistan", se souvient le diplomate. C’est par ce témoignage étonnant que Jean-Yves Berthault prévient la France, puis les États-Unis, de l’imminence d’une invasion soviétique. Nous étions en octobre. Deux mois plus tard, le 25 décembre 1979, les bottes soviétiques foulaient la terre afghane.

"Si l’on m’avait dit alors que cette société, vingt ans plus tard, allait tomber sous le joug des mollahs, je ne l’aurais pas cru."
Jean-Yves Berthault
Ancien diplomate en Afghanistan

Cette anecdote illustre le contact privilégié que le diplomate a entretenu avec les Afghans tout au long de ses séjours au pays des mollahs. Une proximité qu’il décrit dans un livre récemment sorti, qui nous donne un éclairage particulier sur la situation d’aujourd’hui.

Dès ses premiers contacts, le Français sent combien le pays est éclaté, combien l’origine ethnique prévaut sur la nation. Avec d’un côté les Pachtounes, peuple majoritaire (notamment à l'est et au sud du pays) qui se considère comme les seuls Afghans, et de l’autre les minorités qui ne revendiquent même pas cette nationalité, préférant avancer leur appartenance ethnique. Le diplomate découvre aussi la dérision que nourrit alors le peuple pachtoune, tout conservateur qu’il soit, vis-à-vis des mollahs. "Si l’on m’avait dit alors que cette société, vingt ans plus tard, allait tomber sous le joug des mollahs, je ne l’aurais pas cru", écrit-il, "car il n’existait aucun signe avant-coureur d’une évolution si radicale."

"Si les Américains avaient pu comprendre qu’une restauration de la royauté était la solution la plus souhaitable, le chaos aurait pu être évité."
Jean-Yves Berthault

Vingt ans plus tard, pourtant, le 27 septembre 1996, ce sont des talibans enturbannés, kalachnikov au bras, charia dans le sang, qui prennent Kaboul et instaurent l’Émirat islamique d’Afghanistan. Ces "étudiants" des écoles coraniques pakistanaises, aux rangs gonflés par des "enfants de réfugiés afghans sans instruction", reçoivent le soutien du Pakistan voisin, en particulier de ses puissants services secrets.

Le roi et le médiateur

C’est dans ce contexte que notre diplomate revient en 1997 aux affaires afghanes, après les avoir quittées en 1981 pour servir sous d’autres cieux (Alger, Rome puis le Maroc). Jean-Yves Berthault occupe alors un poste de conseiller politique au sein de l’antenne pakistanaise de l’ONU à Islamabad. Objectif: "Trouver les voies d’un règlement du conflit entre les talibans et l’Alliance du nord (la résistance afghane menée par le commandant Massoud, NDLR)", nous explique-t-il. "Il ne restait plus rien, toutes les institutions avaient volé en éclat, il n’y avait pas d’institution, pas d’armée, pas de parlement. Comment donner l’espoir d’une relève à la population afghane, puisque les talibans se montraient totalement incapables de gérer le pays à l’époque?" Il décide alors de jouer la carte du dernier roi afghan, Zaher Shah. Ce Pachtoune sunnite appartenant à la lignée Mohammadzaï, branche aînée de la plus grande dynastie du pays, croupit en exil dans une luxueuse villa de Rome. "Je reste aujourd’hui encore convaincu que si les Américains avaient pu comprendre qu’une restauration, que leur conception rigide de la démocratie leur faisait voir comme un anachronisme, était la solution la plus souhaitable pour ce pays singulier, l’interminable chaos qui suivit la chute des talibans après le 11 septembre aurait pu être évité."

"On peut parler avec ces gens, mais pas en brandissant la déclaration des droits de l’homme. Pour eux, ça ne veut rien dire."
Jean-Yves Berthault

Après deux mois d’entretiens avec différents acteurs du terrain, il tient un autre joker sous la manche: un certain Hamid Karzaï, Pachtoune modéré lui aussi, issu d’une grande famille aristocratique, mais pour l’heure inconnu au bataillon. Jean-Yves Berthault parvient à créer autour de ces deux personnages – le roi et le médiateur – l’ébauche d’un dialogue avec les forces vives du pays. Ce sera ce que la DGSE, les services de renseignement français, appellera le "plan Berthault". "Il y a eu à Rome, en novembre 1999, l’embryon d’une grande assemblée tribale, une 'loya jirga', avec les plus importants chefs tribaux de l’époque", nous explique-t-il, amer. "Ce moment a permis à Hamid Karzaï de se préparer en 1999 pour les prochaines étapes. Il était complètement prêt quand les tours jumelles sont tombées à New York. Les talibans auraient pu rejoindre ce mouvement, la guerre se serait arrêtée. Mais l’histoire en a voulu autrement."

La démarche de Jean-Yves Berthault n’aura pas été vaine pour autant, puisque c’est ce même Hamid Karzaï qui sera choisi pour présider le pays pendant 13 années après l’invasion américaine.

"Je lui ai cité quelques versets du Coran"

Mais revenons à ces années talibanes. Juste après sa tentative onusienne, notre diplomate revient en 1998 à Kaboul en tant qu’ambassadeur. C'est cette période-là dont il tire à travers ses écrits un témoignage unique. Unique parce que durant ces 5 années de régime islamiste, seule la France est encore présente dans la capitale afghane. Jean-Yves Berthault reçoit à manger, un à un, les mollahs de ce gouvernement aux mœurs certes répréhensibles, mais surtout incompréhensibles pour un occidental. Ces déjeuners, dont le livre tire son titre, seraient autant de moments cocasses s’ils ne sortaient d’un décor aussi tragique.

"Il ne faut pas se faire d’illusion, ce sera la règle de la charia, que nous retrouvons déjà en Arabie Saoudite."
Jean-Yves Berthault

De loin en loin, le diplomate parvient à entretenir une relation de confiance avec des personnages dont certains se retrouvent aujourd’hui dans le nouveau gouvernement afghan. "J’étais intervenu auprès du mollah Hassan, qui était gouverneur de Kandahar à l’époque et qui maintenant dirige l’actuel gouvernement, pour sauver deux jeunes Français, condamnés à mort parce qu’ils s’étaient retrouvés dans la même maison que des jeunes filles afghanes travaillant pour une ONG. Au début de notre entretien, il était très fermé, braqué sur la charia. Je lui ai cité quelques versets du Coran sur la clémence du Prophète et il a été étonné, agréablement surpris. Il s’est laissé fléchir. Cela veut dire qu’on peut parler avec ces gens, mais pas en brandissant la déclaration des droits de l’homme. Pour eux, ça ne veut rien dire. Il faut leur parler leur langage, respecter leur foi."

Aujourd’hui, l’ancien diplomate regarde la situation afghane avec réalisme. "Si nous dialoguons avec eux, nous aurons les moyens d’imposer certaines lignes rouges. Parmi les ministres qui viennent d’être nommés, il y en a plusieurs qui occupaient déjà des positions ministérielles à l’époque où j’y étais. Le mollah Muttaqi, qui était ministre de la Culture, a été nommé ministre des Affaires étrangères. J’avais été le voir pour les Bouddhas de Bamiyan (trois statues monumentales détruites par les talibans en mars 2001, NDLR). Avant la destruction, je voulais lui expliquer le problème immense que cela allait poser pour eux, qu’ils se tiraient une balle dans le pied, qu’on ne leur pardonnerait pas. Je voyais bien, à travers sa façon de me répondre, qu’il était d’accord avec moi, mais qu’il prenait des ordres de la Choura (l'assemblée talibane, NDLR) de l’époque, menée par le mollah Omar. Est-ce que leurs successeurs ont changé? Ils ne cessent de le dire, mais il ne faut pas se faire d’illusion, ce sont quand même des mollahs deobandis (sunnites traditionalistes, NDLR), appliquant une forme de wahhabisme. Ce sera la règle de la charia, que nous retrouvons déjà en Arabie Saoudite, avec laquelle nous nous accommodons, il faut bien le dire."

"Déjeuners avec les talibans"

par Jean-Yves Berthault

Éditions Saint-Simon

189 pages, 19,95 euros

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