interview

"La Belgique doit sortir du nucléaire"

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Chef du gouvernement japonais en 2011, Naoto Kan a été confronté à la plus grave catastrophe nucléaire du XXIe siècle. Hier partisan de l'énergie atomique, il lutte aujourd'hui pour en sortir.

Naoto Kan était le Premier ministre du Japon le 11 mars 2011, le jour où une explosion provoqua la fusion de trois réacteurs de la centrale nucléaire de Fukushima. Il fut chargé de gérer l’une des pires crises de l’histoire du Japon. Après l’accident, dégoûté, il démissionne contre la promesse qu’une loi soit votée pour développer les énergies renouvelables au Japon. Homme politique et de science, physicien et inventeur d’un calculateur, Naoto Kan était partisan de l’atome. Mieux que quiconque, il connaît aujourd’hui les conséquences d’un accident nucléaire.

L’Echo l’a rencontré au Parlement européen, à Strasbourg, où il était invité par le groupe des Verts.

Aviez-vous confiance dans l’énergie nucléaire avant Fukushima?

Oui, j’étais persuadé du haut niveau de la technologie japonaise. Comme Premier ministre, j’avais planifié le passage de la part du nucléaire du Japon de 30% à 50%. J’avais signé cela. Mais après Fukushima, j’ai annulé ce plan et décidé que nous allions sortir du nucléaire.

Pourquoi avez-vous changé d’avis?

Juste après l’accident de Fukushima, j’ai demandé à un spécialiste de calculer le scénario du pire, quel était le risque en cas d’aggravation de la situation. Le résultat de la simulation était terrifiant. Il m’a répondu que 50 millions de personnes auraient dû être déplacées dans une zone de 250 km autour de Fukushima, ce qui signifie que 40% de la population n’aurait pu revenir chez elle pendant 30 à 50 ans. Cette zone était complètement stérilisée. J’ai compris qu’on avait risqué de perdre un tiers du territoire du Japon. C’est pire que de perdre une guerre. Heureusement, l’armée et les secours ont permis d’éviter le pire, même si des gens sont morts pendant l’évacuation. J’ai décidé qu’il ne fallait plus jamais prendre ce risque, non seulement pour le Japon mais pour le reste du monde.

Le nucléaire est-il encore soutenable en Europe? Que pensez-vous de la décision de l’Allemagne de sortir du nucléaire?

Il n’y a aucune garantie que l’énergie nucléaire puisse être utilisée sans risque. Vous ne pouvez exclure aucun risque d’erreur ou d’accident, et ce à jamais. Les accidents nucléaires ont toujours été causés par des erreurs humaines. À Tchernobyl, Three Mile Island et aussi au Japon. On dit que la catastrophe de Fukushima a été causée par un tremblement de terre, ce qui est vrai, mais avant qu’il n’arrive, une erreur de jugement a été commise à propos de la hauteur à laquelle les réacteurs ont été construits. Ils ont été bâtis trop bas, de telle sorte qu’ils étaient exposés à un tsunami. Si vous ne faites confiance qu’aux ingénieurs, il y aura toujours une erreur. Le risque est trop grand. Même s’il n’est que de 0,1%, les conséquences sont trop graves.

Une loi prévoit que la Belgique sorte du nucléaire en 2025. Mais les décideurs hésitent, certains parlant de prolonger les anciens réacteurs. Qu’en pensez-vous?

Nous sommes à la croisée des chemins. C’est le moment du choix, entre le nucléaire et les énergies renouvelables. Tant pour la Belgique que pour mon pays, le moment est venu de choisir. La Belgique, comme le Japon, doit sortir du nucléaire et choisir résolument la voie du renouvelable.

La situation à Fukushima est-elle toujours préoccupante?

Le refroidissement du réacteur est terminé, donc nous ne risquons plus d’aggravation. Par contre la situation des déchets n’est pas réglée. L’eau utilisée pour refroidir les réacteurs a contaminé les nappes phréatiques, elle s’est déversée dans la mer et cela continue.

Les habitants retournés vivre dans la zone aux alentours de la centrale courent-ils des risques?

Ceux qui sont revenus chez eux ne sont pas à l’abri des radiations. Ils sont autorisés à retourner vivre là où le niveau maximal de radiation est de 20 millisieverts par an, la limite tolérée pour les travailleurs du nucléaire. Seules les personnes âgées acceptent ce risque. Les jeunes refusent.

Combien de temps prendra le démantèlement des réacteurs?

Tepco dit que cela prendra 40 ans. Mais je pense, comme beaucoup de spécialistes, que même en 100 ans on n’y arrivera pas.

Comment le Japon s’approvisionne-t-il en électricité depuis l’accident?

Après la catastrophe, on a demandé aux habitants et aux entreprises de faire des efforts pour limiter leur consommation d’électricité. On est arrivé à la réduire de 10% et cela continue aujourd’hui. Les grandes entreprises ont utilisé des groupes électrogènes.

Avant Fukushima, 54 réacteurs fournissaient 30% de l’électricité. Après, pendant deux ans, toutes les centrales ont été arrêtées. Le gouvernement a voulu les redémarrer, mais suite à l’opposition de la population, d’organisations et de décisions de justice, il n’y a eu que cinq réacteurs qui ont eu l’autorisation de redémarrer. Depuis sept ans, à peine 2% de l’électricité japonaise est d’origine nucléaire, et tout se passe bien.

Comment avez-vous encouragé le passage au renouvelable?

Lors de l’accident, le niveau du renouvelable n’était que de 10%, principalement d’origine hydraulique. Pour stimuler l’introduction du renouvelable, j’ai suivi l’exemple allemand, le "feed in tariff", qui est une garantie de prix à l’électricité d’origine renouvelable. J’ai fait adopter ce système, il est toujours en vigueur et grâce à cela le renouvelable s’est développé de manière spectaculaire.

Mon nouveau parti a déposé le 9 mars un projet de loi sur les cinq réacteurs en fonctionnement. Nous proposons qu’ils soient mis en arrêt au rythme d’un par an, sans les redémarrer.

Parallèlement, la production du renouvelable devrait être portée à 40%.

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