analyse

La Chine, le pari risqué du régime iranien

Rencontre entre le guide suprême iranien, Ali Khamenei et le président chinois, Xi Jinping, à Téhéran en janvier 2016.

La divulgation récente d'un projet de coopération stratégique d'une durée de 25 ans, largement en faveur de Pékin, ravive les inquiétudes d'une mainmise chinoise en république islamique.

Les temps sont durs pour les Iraniens. Isolés sur la scène internationale et assaillis de sanctions américaines. Affaiblis par une gestion économique et sanitaire défaillante. Réprimés par les oukazes d'un système particulièrement violent et lâchés par une Europe incapable de s'imposer sur ce marché de 80 millions d'âmes. Nombreux sont ceux qui, aujourd'hui, oscillent entre colère et résignation face à ce qui est perçu comme "la vente officieuse de l'Iran à la Chine".

Si cet accord de coopération reste vague et doit encore recevoir l'aval des instances législatives iraniennes, les secteurs d'activités visés par les transferts de compétence chinoise sont cruciaux.

Exploitation des ressources énergétiques; partenariats financiers, militaires et commerciaux; gestion du tourisme et des infrastructures; techniques de surveillance des télécoms et du cyberespace, ... La république islamique aurait-elle sacrifié l'indépendance et la souveraineté du pays à la faveur chinoise?

"C'est tout le paradoxe de l'Iran qui vante son indépendance tout en offrant à la Chine le contrôle sur une bonne partie des ressources et structures vitales du pays."
Thierry Kellner
Spécialiste de la Chine (Université Libre de Bruxelles)

"C'est tout le paradoxe de l'Iran qui vante son indépendance tout en offrant à la Chine le contrôle sur une bonne partie des ressources et structures vitales du pays", explique Thierry Kellner*, spécialiste de la Chine à l'Université Libre de Bruxelles.

"L'Iran s'est emprisonné dans une politique anti-américaine dont il est incapable de sortir. Pékin exploite cette faiblesse mais reste néanmoins prudente pour ne pas envenimer ses relations avec Washington ni compromettre ses investissements en Israël et dans les pays arabes du Golfe persique."

"Les Chinois ont des capacités de résilience plus fortes que les Européens."
Clément Therme
Spécialiste de l'Iran (Centre de Recherches Internationales à Science Po Paris)

Pour Clément Therme**, spécialiste de l'Iran à Science Po Paris (CERI), l'échec de cette stratégie d'indépendance sur la scène internationale est aussi la conséquence d'une erreur de calcul politique de la part des modérés et réformateurs iraniens: "Ils ont toujours voulu instrumentaliser les rivalités entre Bruxelles et Washington. C'est une stratégie stérile car les Européens n'ont pas un contrôle absolu de leur secteur privé qui dépend des Etats-Unis. Les Chinois ont des capacités de résilience plus fortes et "compensent" en quelque sorte à chaque fois qu'il y a des sanctions à l'encontre de l'Iran."

Certes, les échanges entre ces deux civilisations millénaires ne datent pas d'hier mais leur rapprochement stratégique s'est accentué depuis ces vingt dernières années. Au point que la Chine, plus gros importateur de pétrole au monde, est à présent le premier partenaire commercial de l'Iran, lui-même soumis à un embargo international sur ses exportations en or noir.    

"Le mécontentement de la société à l'égard de la Chine représente un risque car il renforce la crise de légitimité du régime sur le long terme."
Clément Therme
Spécialiste de l'Iran (Centre de Recherches Internationales à Science Po Paris)

"La politique de pression maximale de l'administration Trump a en fait accéléré un processus initié au moment des sanctions onusiennes contre l'Iran et du départ des entreprises européennes en 2007. En ce sens, le pari chinois d'un partenariat à long terme sur vingt-cinq ans est plus réaliste que celui qu'a fait Trump en misant sur un effondrement rapide du régime iranien. A court terme, la république islamique est gagnante", analyse Clément Therme.

Enjeu de politique interne

Mais cette dimension pro-chinoise pourrait s'avérer risquée sur le long terme. L'élection présidentielle iranienne aura lieu dans moins d'un an et tandis que les factions rivales se disputent la direction future du pays, la militarisation du pouvoir est déjà en marche. Dans ce contexte, la Chine, viscéralement impopulaire au sein de l'opinion publique iranienne, est devenu un enjeu de politique interne.

"Le mécontentement de la société à l'égard de la Chine représente un risque car il renforce la crise de légitimité du régime sur le long terme", estime Clément Therme.

"Le danger est que le régime iranien bénéficie d'un parapluie chinois en matière diplomatique qui lui permettrait de réprimer sa population à l'abri de toute critique occidentale."
Thierry Kellner
Spécialiste de la Chine (Université Libre de Bruxelles)

"Certains exploitent cette impopularité mais la Chine reste une carte intéressante à jouer pour les élites iraniennes car elle a des atouts et de véritables choses à donner au régime", observe Thierry Kellner. "Le danger est que si les relations s'approfondissent, on pourrait supposer que le régime iranien bénéficie davantage d'un parapluie chinois en matière diplomatique qui lui permettrait de réprimer sa population à l'abri de toute critique occidentale."

* Auteur de "La Chine: vers une intégration de l'Iran dans la sphère d'influence de Pékin?" paru dans "L'Iran et ses rivaux" (dirigé par Clément Therme), Editions Passés Composés, France, 2020, 208 pages

** "L'Iran en quête d'équilibre", (dirigé par Clément Therme et Mohammad-Reza Djalili), Confluences Méditerranée, N°113, Eté 2020

Lire également

Publicité
Publicité

Messages sponsorisés