analyse

La Chine malade de ses animaux sauvages

Le pangolin est un fourmillier à écailles. ©AFP

Le gouvernement chinois a annoncé cette semaine l’interdiction de la vente d’animaux sauvages sur les marchés. C’est le cas notamment du pangolin soupçonné d’avoir transmis à l’homme le coronavirus.

Il n’est pas très beau, caché sous ses écailles épaisses, mais il est très prisé des gourmets chinois: le pangolin, un "fourmilier écailleux", doté d'une langue plus longue que son corps, est en voie de disparition en raison d’une demande irraisonnée des consommateurs chinois pour ce petit mammifère pourtant protégé.

Un restaurateur cantonais confie le servir en fricassée, en soupe ou en ragoût, "mais c'est braisés dans la sauce soja qu'ils ont meilleur goût", explique-t-il. Pourtant, nulle trace de cet animal sur la carte du restaurant qui sert aussi du serpent et toutes sortes d’étranges crustacés. Depuis le début de l’épidémie, la police chinoise fait la chasse aux animaux sauvages vendus sur les marchés d’où cette discrétion soudaine.

C'est un commerce interdit mais qui reste lucratif. Les douanes chinoises estiment que plus de dix mille pangolins sont vendus illégalement chaque année, mais les défenseurs des animaux estiment que le chiffre serait plus proche de cent mille.

Le commerce illégal d'animaux est devenu une activité qui rapporte des milliards en Chine.
Jill Robertson
Directrice de l'ONG Animals Asia

Pékin a adopté dans le passé plusieurs lois interdisant le trafic de dizaines d'espèces, dont le pangolin, interdit depuis 2000, mais leur application s'est toujours heurtée à une très forte demande des consommateurs chinois. Ainsi, après l’épidémie de Sras en 2003 qui avait déjà à l’époque été provoquée par une civette vendue vivante sur un marché de Canton, le gouvernement chinois avait promis de mettre un terme au trafic d’animaux sauvages. En vain.

"L'application de la loi doit être améliorée, et l'information du public considérablement renforcée", explique Jill Robertson, directrice de l’ONG Animals Asia à Hong Kong. "Le commerce illégal d'animaux est devenu une activité qui rapporte des milliards en Chine." Dix-neuf milliards de dollars même, selon plusieurs ONG.

Une proie facile

On trouve le pangolin en Asie du sud-est, en Indonésie, mais c’est surtout en Afrique équatoriale et en Afrique centrale que les contrebandiers s’approvisionnement. Le pangolin géant se trouve surtout en Ouganda, en Tanzanie et au Kenya occidental mais aussi dans les déserts africains. Solitaire et vulnérable, il est une proie facile pour les chasseurs. Mais plus que sa viande, ce sont les vertus médicinales que l’on prête à ses écailles et à son sang qui causent sa perte.

Les jeunes mères chinoises utilisent ses écailles pour leurs effets soi-disant bénéfiques sur la production de lait. Son sang bu tiède dans un verre d’alcool de riz aurait des effets toniques pour le cœur et est très prisé comme aphrodisiaque. La langue de pangolin séchée sert même de talisman, un peu comme une patte de lapin et le fœtus de pangolin est également très apprécié en médecine chinoise.

62
tonnes
62 tonnes de pangolin ont été saisis à Hong Kong ces cinq dernières années, dont 90% ont transité par le Nigeria.

Les chasseurs africains toucheraient moins de vingt euros le kilo de pangolin, revendu dix à quinze fois plus à des réseaux chinois. En Afrique, le pangolin mort suit ainsi les mêmes routes que le trafic de drogue ou le trafic d’armes, et ce sont les fameuses triades hongkongaises, 14k et Wo Shing, qui se chargent du transport et de la revente. Un enquêteur hongkongais explique que ces deux groupes mafieux hongkongais se rendent directement en Afrique pour acheter leurs marchandises parfois en échange de produits chimiques qui servent sur le continent à fabriquer des méthamphétamines et toutes sortes de drogues artificielles.

Remonter les filières

Pour mettre un terme définitif à ce trafic, il faudrait donc remonter les filières, démanteler la contrebande organisée par des groupes mafieux et qui le plus souvent prend la route du port de Lagos vers celui de Hong Kong. 90% des 62 tonnes de pangolin saisis à Hong Kong ces cinq dernières années venaient ainsi du Nigeria.

L’importante communauté chinoise en Afrique explique également que beaucoup en ramènent dans leurs valises et échappent aux contrôles. L’animal déjà mort, sa possession ne tombe pas sous le coup de la nouvelle loi, même si dans les aéroports chinois des affiches placardées un peu partout expliquent qu’il est interdit de ramener des animaux, ou des parties d’animaux sauvages. Le plus souvent mêlés à diverses marchandises dans des containers, le pangolin échappe ainsi facilement aux contrôles douaniers.

Le plus souvent mêlé à diverses marchandises dans des containers, le pangolin échappe facilement aux contrôles douaniers.

Les espèces vivantes sont plus difficiles à transporter, mais on les retrouve quand même à la fois sur les marchés du sud de la Chine et dans ceux du Triangle d’Or, au Laos, en Birmanie et plus à l’est au nord du Vietnam. Dans ces zones de non-droit, les triades chinoises s’alimentent en animaux vivants qu’ils transportent ensuite via les frontières terrestres en Chine continentale. Un commerce lucratif lorsque l’on sait qu’un animal vivant peut se vendre près de 2.000 euros !

L’interdiction de la vente de pangolin, comme de tous les animaux sauvages vivants, va certainement rendre la vie un peu plus difficile aux trafiquants mais il y a fort à parier qu’une fois l’épidémie oubliée, l’appétit des Chinois pour "tout ce qui a quatre pattes", comme le dit un dicton, va remettre sur les tables ce petit fourmilier à qui, pour son plus grand malheur, on prête beaucoup trop de vertus thérapeutiques.

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