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La Chine se teinte de rouge pour les 70 ans du régime

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La République populaire s’apprête à célébrer en grande pompe son 70e anniversaire avec "le plus grand défilé jamais organisé". Pour le président Xi Jinping, le Parti communiste doit rester le seul maître à bord.

Le quartier interlope de Sanlitun fait grise mine. Bars et karaokés sont fermés depuis plusieurs semaines, et les restaurants sont sommés de baisser le rideau avant minuit et d’éteindre les néons peu avant les festivités du 70e anniversaire de la République populaire, prévues mardi. Autour du stade des travailleurs, une palissade recouverte de pelouse synthétique cache des centaines de blindés qui dans 48 heures remonteront fièrement l’interminable avenue de la Paix éternelle qui mène à la place Tiananmen.

Là, sous le portrait imperturbable de Mao Tsé-toung, se tiendra le plus grand défilé militaire de l’histoire de la Chine communiste. Plus de 100.000 volontaires et figurants, 15.000 soldats, 160 avions et 580 pièces d’équipements seront au rendez-vous pour ce grand défilé. "Vous ne serez pas déçus", a lancé cette semaine à la presse le général Tan Min, chargé de l’organisation de cet événement hors norme.

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Les observateurs qui suivent avec beaucoup attention la modernisation de l’armée populaire de libération attendent notamment la présentation ce jour-là du nouveau bombardier H-6N, dont trois exemplaires ont survolé Pékin ces derniers jours lors d’exercices. Ce nouvel appareil est capable de transporter des missiles balistiques à très longue portée. Autre surprise attendue, la présentation du fameux Dongfang-41, un missile capable de frapper à près de 15.000 kilomètres de distance. 

Rêve de grandeur

En 1999 et 2009, Pékin avait déjà accueilli une grande parade militaire dans la plus pure tradition socialiste, pour fêter respectivement les 50 et 60 ans du régime communiste. La plus grande armée au monde avait alors exhibé de nouveaux armements, mais cette fois, pour les 70 ans, on nous promet "le plus grand défilé militaire de l’histoire" et des équipements militaires toujours plus performants.

Un rêve de grandeur qui sied parfaitement au président Xi Jinping dont on attend un discours fleuve au cours duquel il pourrait pour la première fois s’exprimer sur les manifestations à Hong Kong.

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Cela fait bientôt sept ans que le président le plus puissant depuis Mao Tsé-toung a pris les rênes du pays. Il y a dix-huit mois il ouvrait la voie à une présidence à vie, remettant en cause le traditionnel mandat de cinq ans et l’idée d’une présidence collective via le bureau politique du Parti communiste.

L’empereur Xi, désormais seul aux commandes, a repeint d’un rouge vif sa présidence. Les voix discordantes ont été éliminées peu à peu par le biais d’une campagne anti-corruption qui aurait emporté plus d’un million de cadres du Parti, dont certains hiérarques qui auraient pu faire de l’ombre au nouvel empereur. Depuis, Xi Jinping déroule son programme.

"Ne soyez pas des responsables à l’esprit confus, politiquement apathiques et qui font les choses sans s’impliquer; ne soyez pas des responsables paresseux, qui passent toute la journée à manger et à rester inactifs", a-t-il lancé aux 90 millions de membres du Parti communiste chinois en début d’année.

Hanté par l’URSS

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Le Parti est plus que jamais le cœur du réacteur chinois. Hanté par l’éclatement de l’Union soviétique, le président plaide pour une "discipline stricte" et renvoie les cadres à leurs chères études via des séminaires de propagande organisés régulièrement. Ce rappel à l’ordre vaut aussi pour les simples citoyens sommés de prêter allégeance au drapeau rouge.

Au cinéma comme à la télévision, les programmes patriotiques s’enchaînent et leur diffusion s’accélère à mesure qu’approche le 70e anniversaire. Sur les plateaux de télévision, il est de bon ton d’arborer un badge avec une étoile et un marteau, les tatouages doivent être cachés, tout comme les boucles d’oreilles pour les hommes ou les cheveux longs. "Tout le monde en rang serré", commente un journaliste de la télévision d’État qui avoue marcher sur des œufs et craindre à chaque instant d’être qualifié de mauvais citoyen. Des journalistes renvoyés à l’école du Parti et sommés de passer un concours pour mesurer leur bonne connaissance du "socialisme aux caractéristiques chinoises", selon la formule consacrée.

"Il y a un vrai décalage entre une jeunesse chinoise mondialisée qui voyage et s’ouvre aux autres cultures et un pouvoir refermé sur lui-même avec des relents de révolution culturelle", commente un universitaire chinois qui, par crainte de représailles du régime, préfère ne pas donner son nom.

Les voix discordantes ont été éliminées par le biais d’une campagne anti- corruption.

Le gouvernement ne cesse de renforcer son contrôle sur les citoyens et va ainsi généraliser au début de l’année prochaine son système de "notation sociale". Une sorte de permis à points pour des citoyens chinois qui seront notés sur leurs bonnes et leurs mauvaises pratiques. Le réseau de caméra de surveillance couplé à des systèmes de reconnaissance faciale va s’étendre à tout le pays pour attendre en 2022 le niveau astronomique de 2,76 milliards, soit pratiquement deux caméras par habitant.

"C’est un nouveau genre de contrôle totalitaire de la société, qui donne aux gouvernants un pouvoir de surveillance sans égal sur chaque minute de leur vie", s’inquiète l’écrivain contestataire Yu De. Le "Big Brother" de George Orwell est déjà là. Même les entreprises seront soumises à ce système de notation et dès cette année, des inspecteurs du Parti sont installés à demeure dans les grandes entreprises, y compris celles du secteur privé.

Mais derrière ce rideau de fer, le Parti n’est peut-être pas si uni que cela, estime le politologue Willy Lam, professeur à l’Université chinoise de Hong Kong. Selon lui, Xi Jinping a mécontenté de nombreux princes rouges et officiels "en prenant le contre-pied des politiques de réformes et d’ouverture mises en place par Deng Xiaoping, ravivant les pratiques de Mao Tsé-toung".

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Xi Jinping se voit également reprocher d’avoir rompu avec la politique du profil bas du "petit timonier". "Ses discours triomphalistes sur la montée en puissance de la Chine, les nouvelles routes de la soie ou encore le plan ‘Made in China 2025’ lui sont reprochés car ils ont fini par inquiéter beaucoup de pays, les Etats-Unis en tête", explique Jean-Pierre Cabestan, professeur à l’Université baptiste de Hong Kong. La croissance chinoise qui peine à se maintenir au-dessus des 6%, au plus bas depuis 27 ans, ajoute également aux difficultés, tout comme les manifestations pro-démocratiques à Hong Kong qui ternissent l’image d’une Chine unie sous le même drapeau. À Hong Kong, les cérémonies du 1er octobre se tiendront d’ailleurs dans un lieu fermé et sous très haute surveillance pour éviter que ne se reproduisent les images d’un drapeau chinois piétiné par les manifestants.

Xi n’a pas vu venir Trump

Xi Jinping est aussi critiqué pour avoir sous-estimé la détermination de Donald Trump et n’avoir pas vu venir les hausses de droits de douane, ajoute Willy Lam. "Avec sa haute main sur l’armée et la police, Xi Jinping est certes le chef d’État le plus puissant depuis Mao et ses ennemis gardent le silence. Mais son autorité et son prestige sont entamés", selon lui.

Difficile toutefois de savoir ce qu’il se passe vraiment derrière les hauts murs de Zhongnanhai qui abrite le siège du gouvernement chinois. "Il y a certainement une forme de consensus qui règne au sommet", estime un diplomate occidental. "Xi Jinping a peut-être dû faire des concessions, peut-être donner des gages à l’armée pour asseoir sa puissance… Il est tellement difficile de décrypter la politique chinoise. Nous en sommes réduits à des conjectures."

Le défilé du 1er octobre sera l’occasion de resserrer les rangs et faire vibrer l’unité nationale derrière le drapeau rouge avant d’entamer une rentrée difficile sur le plan politique et économique pour la deuxième économie mondiale.

Dans la foulée de ce défilé militaire hors-norme se tiendra courant octobre le plénum du bureau politique du parti. Une réunion qui tardait à se tenir, signe d’une possible dissension au sommet de l’État.

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