La "détente" sino-américaine, une hypothèse en six questions

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Tout en s’appliquant réciproquement de nouvelles taxes douanières ce jeudi, les États-Unis et Pékin amorcent une négociation sur leur relation commerciale.

Washington et Pékin s’imposent mutuellement un nouveau "round" de taxes douanières ce jeudi, mais s’assoient simultanément à la table de la diplomatie commerciale. Après avoir conclu un accord de cessez-le-feu avec les Européens le mois dernier, les États-Unis sont-ils en train d’amorcer la détente avec la Chine? Ou cet épisode diplomatique n’est-il qu’une parenthèse dans le conflit déclenché par Donald Trump? Le point sur la "guerre commerciale" sino-chinoise en six questions.

1/ D’où viennent les nouvelles mesures?

En avril dernier, Donald Trump avait annoncé vouloir taxer des produits technologiques chinois pour un total de 50 milliards de dollars d’importations annuelles. Après avoir décrété des taxes sur l’acier et l’aluminium, il présentait cette nouvelle mesure à la fois comme un pas sur la route d’une réduction de l’excédent commercial américain et comme une amende contre les transferts de technologies que les entreprises américaines sont forcées de faire si elles veulent opérer sur le sol chinois. La Chine a annoncé qu’elle rendrait la pareille. Washington a étalé son attaque en deux temps: 34 milliards de dollars de produits chinois ont été taxés à 25% à partir de juillet, 16 milliards à partir de ce jeudi. Pékin a pris simultanément des mesures similaires pour un montant équivalent. Pas de surprise, donc.

2/ Assiste-t-on au début d’une détente?

Quelques heures avant l’entrée en vigueur de l’échange de tirs, une délégation chinoise arrivait à Washington. Wang Shouwen, vice-ministre du Commerce devait rencontrer David Malpass, sous-secrétaire américain au Trésor en charge des affaires internationales (et ancien économiste en chef de la banque Bear Stearns, disparue avec la crise de 2008). L’avenir dira si ce développement marque le début d’une détente entre Washington et Pékin. En manifestant son souhait de négocier, la Chine tend en tout cas une main à l’administration Trump.

C’est d’autant plus significatif que Pékin le fait après avoir marqué le pas dans l’escalade commerciale au début du mois. L’administration américaine menace de taxer pour 200 milliards de dollars de produits chinois supplémentaires – qui pourraient techniquement entrer en application après le 5 septembre. Washington ciblerait donc au total 250 milliards de dollars d’importations chinoises. Pékin a annoncé de son côté qu’il appliquerait le cas échéant des contre-mesures sur un montant de 60 milliards. Cela porterait à 110 milliards de dollars la valeur des biens visés alors que la Chine a importé l’an dernier pour 130 milliards de produits américains.

3/ Sur quoi la négociation porte-t-elle?

Si la Chine prend la peine d’envoyer une délégation à Washington, c’est à n’en pas douter pour demander aux Américains de mettre un terme à l’escalade – et ne pas appuyer sur le bouton des 250 milliards. Présenté comme ça, cela laisse à la partie américaine le loisir de répéter ses doléances. En finir avec les règles de transfert de technologies. Et surtout réduire – ou annuler – le déficit commercial américain vis-à-vis de la Chine. Donald Trump s’est fait élire en promettant de renégocier ce déficit commercial, ce qui renforcerait selon lui le marché de l’emploi américain. Une des manières de rééquilibrer (légèrement) la balance commerciale serait pour Pékin de s’engager à acheter plus aux États-Unis – plus de soja et plus de gaz par exemple. C’est exactement ce que Donald Trump a demandé aux Européens.

4/ Trump a-t-il vraiment une meilleure main que Xi?

Donald Trump affirme que les guerres commerciales sont "faciles à gagner" pour les États-Unis, et le fait que Pékin batte en retraite semble le conforter dans cette idée. La "guerre" commerciale est asymétrique puisque les États-Unis importent quatre fois plus à la Chine que la Chine n’importe des États-Unis. Ils ont donc potentiellement autant de fois plus de munitions sous forme de taxes douanières à utiliser dans ce conflit.

L’escalade sino-américaine est le "principal risque pesant sur les perspectives de croissance" de la zone euro.

Mais c’est oublier au moins deux choses. D’une part, une Chine acculée pourrait utiliser d’autres outils que les taxes sur les importations américaines, et entraver les activités lucratives sur son sol des entreprises américaines comme Apple, dont le modèle repose sur les chaînes de valeur mondiales. D’autre part, une guerre commerciale totale provoquerait des centaines de milliers de pertes d’emplois dans les deux pays – le magazine The Economist cite un potentiel de 550.000 pertes d’emplois rien qu’aux États-Unis. Réclamer "du sang et des larmes" sur la scène domestique ne sera pas nécessairement plus facile pour Donald Trump, qui aura déclenché les hostilités, que pour Xi Jinping, qui pourra les mettre sur le dos d’un agresseur extérieur plus puissant. Et ce sera d’autant plus difficile pour le Président américain si son offensive ne permet finalement pas de réduire le déficit commercial… Selon une analyse d’économistes publiée sur le site de la Réserve fédérale de New York, les taxes douanières de Donald Trump pourraient n’avoir aucun effet sur ce déficit: elles font baisser les importations, mais également les exportations (en raison des contre-mesures et de l’augmentation des coûts de production américaines) – "avec peu ou pas d’amélioration du déficit commercial".

5/ L’escalade freinerait-elle l’économie mondiale?

Selon les analystes d’Oxford Economics, les taxes américaines sur 250 milliards de dollars d’importations chinoises et les contre-mesures pourraient réduire le PIB de chacun des pays de 0,3%. En juin, la Banque mondiale avait de son côté averti qu’une escalade pourrait avoir des conséquences sur le commerce mondial équivalentes à la crise de 2008. Et selon une enquête de l’agence Reuters menée au cœur du mois d’août auprès de 90 économistes, l’escalade sino-américaine constitue "le principal risque pesant sur les perspectives de croissance" de la zone euro (devant le Brexit, donc).

Si à ce stade les effets macroéconomiques du conflit sont limités, un conflit commercial total entre les deux premières économies mondiales aurait à la fois une incidence sur la croissance et sur la confiance des marchés – deux hélices qui peuvent activer un cercle vicieux.

Le risque est d’autant plus palpable que le conflit entre Washington et Pékin n’est qu’une fenêtre sur la conception que Donald Trump a des échanges. Les intentions du Président américain vis-à-vis du commerce international ne sont pas claires: s’il veut déliter le système de règles mis en place dans le cadre de l’OMC comme d’aucuns le craignent, la transition autarcique des États-Unis s’envisage difficilement sans impact sur la croissance mondiale.

6/ La sortie de crise passera-t-elle par l’OMC?

L’Europe tente de convaincre Washington de s’investir dans une mise à jour des règles de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) qui pourrait régler une partie de ses problèmes avec Pékin – notamment en renforçant les règles de transparence et en créant de nouveaux outils de réponse rapide aux pratiques déloyales. Cette voie multilatérale peut-elle arrondir les angles sino-américains? Il faudrait pour cela que Pékin soit prêt à réduire son interventionnisme pour convaincre Donald Trump de maintenir le système multilatéral. Et que le locataire de la Maison-Blanche cesse d’entretenir le doute sur son intention de troquer un cadre international réglementé contre la loi du plus fort.

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