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analyse

La "Pakistan Connection", inextricable de la victoire des talibans

Un soldat pakistanais en faction à la frontière avec l'Afghanistan, alors que des Afghans se dirigent vers le point de passage de Chaman, le 15 août. ©AFP

Même si le Pakistan combat officiellement les talibans, il a joué un rôle ambivalent dans leur montée en puissance.

Le Pakistan est en première ligne face aux conséquences potentielles de la prise de pouvoir des talibans en Afghanistan, à commencer par un afflux de migrants potentiellement important et l'intensification de l'activité des talibans pakistanais. Le groupe Tehrik-e-Taliban Pakistan (TTP) a communiqué ses chaleureuses félicitations aux talibans afghans pour la prise de Kaboul, alors que plusieurs de ses membres viennent d'être libérés des prisons afghanes.

Allié des Américains dans leur "guerre contre la terreur", le Pakistan est pourtant aussi accusé d'avoir été un soutien de l'ombre des talibans. À quel point Islamabad a-t-il une responsabilité dans la chute de Kaboul? "La question de la connexion entre les talibans et le Pakistan reste très difficile à circonstancier", pose Nicolas Gosset, spécialiste de l'Asie centrale à l'Institut royal supérieur de défense.

Profondeur stratégique 

Le rôle historique d'Islamabad est clair, poursuit-il. "Si l’on retrace la genèse sociologique et idéologique des talibans, le rôle du Pakistan est indiscutable. Une grande partie des cadres contemporains des talibans ont été formés au moins pour partie dans des écoles coraniques pakistanaises."

"Ils considèrent que le pays est trop étroit pour faire face à un choc avec l’Inde, et donc qu’ils ont besoin d’une base arrière de soutien, de retrait, qu’ils conçoivent être l’Afghanistan."
Nicolas Gosset
Institut royal supérieur de la défense

Au début des années 1990, Islamabad opérait un entrisme chez son voisin afghan via le mouvement taliban, poursuit le chercheur: les Pakistanais entendaient ainsi s’assurer dans ce grand pays une "profondeur stratégique" dans leur face-à-face avec le grand rival indien. "C’est le grand dogme de la pensée stratégique pakistanaise: ils considèrent que le pays est trop étroit pour faire face à un choc avec l’Inde, et donc qu’ils ont besoin d’une base arrière de soutien, de retrait, l’Afghanistan."

La connexion apparaît d’autant plus facile qu’il y a une unité ethnique de part et d’autre de la frontière afghano-pakistanaise, jusqu'à récemment, l’ensemble du leadership taliban avait trouvé refuge dans des sanctuaires pakistanais comme Quetta, où s'était installée la choura, le grand conseil taliban.

Grands maux, petits moyens

Sur le plan politique, l'attitude du Pakistan vis-à-vis des talibans n'a pas été constante. Islamabad avait été le premier gouvernement à reconnaître le régime taliban afghan suite à sa prise de pouvoir de 1996. Après le 11 septembre, le pays a immédiatement rallié la campagne américaine contre la terreur, tout en continuant à maintenir ses liens avec certains groupes fondamentalistes sur son sol, souligne Nicolas Gosset.

"Les Pakistanais ont compris que soutenir les talibans afghans renforçait aussi leurs propres talibans, au risque de conduire à un changement de régime à domicile."
Nicolas Gosset
Institut royal supérieur de la défense

Puis il y a eu un retour de flamme pour les Pakistanais.  La guerre civile s’est importée sur leur sol et leur stratégie officielle s'est clarifiée. "Les Pakistanais ont compris que soutenir les talibans afghans renforçait aussi leurs propres talibans, au risque de conduire à un changement de régime à domicile. On a assisté à un virage à 180° dans la politique pakistanaise", poursuit le chercheur.

Ce qui n'empêche pas qu'en pratique, les talibans ont pu continuer de bénéficier d'appuis, notamment des puissants services de renseignements pakistanais, qui jouent leur propre stratégie dans l'ombre, poursuit-il. "Tandis que les gouvernements civils pakistanais prenaient leurs distances avec les talibans, des forces à l’intérieur du Pakistan ont continué de soutenir les talibans", poursuit Nicolas Gosset: les services de renseignements, mais aussi des partis politiques islamistes, ou encore des organisations de charité capables de lever des fonds de manière importante. Soutiens qui s'ajoutaient aux propres capacités des talibans, qui lèvent l’impôt et se financent avec le commerce de la drogue,  notamment.

Quant à leur armement, jusqu’à très récemment il était tout à fait rudimentaire, poursuit le chercheur: des engins explosifs improvisés (EEI), de vieilles kalachnikovs de l’époque soviétique, des armes de contrebande... "En ce sens, on ne peut pas dire que le Pakistan a armé les talibans." C'est déjà de l'histoire ancienne: ils ont à présent mis la main sur l’arsenal des forces de sécurité afghanes, qui comprend du matériel sophistiqué, fourni par les États-Unis.

Le résumé

  • Recrudescence d'activités terroristes, afflux de réfugiés: le Pakistan semble en première ligne face aux risques de déstabilisation que pose la prise de Kaboul par les talibans.
  • Il a pourtant joué un rôle ambivalent dans l'émergence puis le retour en force de ces fondamentalistes.
  • Même quand le gouvernement d'Islamabad les combattait, des forces pakistanaises continuaient de les soutenir, observe le chercheur Nicolas Gosset.

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