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La péninsule de Kii, berceau des nourritures célestes et terrestres du Japon

Les montagnes sacrées de la région de Kumano, depuis le belvédère de Hyakken-gura. ©© Gonzalo Azumendi

La péninsule du centre du Japon abrite les berceaux du shinto et du bouddhisme nippon. Terre de spiritualité et de pèlerinage, elle est aussi une région d'histoire et de riches traditions culinaires.

Dans la péninsule de Kii bat le cœur de la spiritualité nippone comme celui de traditions culinaires particulières, intimement liées aux rites et croyances du Japon. Cernée par les eaux du Pacifique qui en ont dentelé les côtes, la péninsule est dominée par de vastes étendues montagneuses et verdoyantes. Ses sommets se répartissent entre trois départements, Mie à l'est, Nara au centre et Wakayama à l'ouest. Ils ont de tout temps été considérés comme un séjour de divinités. Le shinto, forme d'animisme et croyance première des Japonais, s'y est épanoui, de même que le bouddhisme arrivé de Chine au VIe siècle.

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Dans la péninsule de Kii, le pèlerin comme le visiteur déambule entre les sites consacrés à l'une ou l'autre des croyances, parfois aux deux mêlées, en empruntant des chemins ombragés, des voies pavées et sinueuses, qui forment un ensemble aujourd'hui inscrit sur la liste du Patrimoine mondial de l'Unesco sous l'appellation "Sites sacrés et chemins de pèlerinage dans les monts Kii".

Un territoire fondateur

Pour le culte shinto et ses huit millions de divinités, ce territoire est fondateur. C'est là qu'aurait débarqué il y a 2.500 ans le légendaire Jimmu, créateur mythologique du Japon. Guidé par le corbeau Yatagarasu – dont les trois pattes représenteraient le ciel, la terre et l'homme –, il a gagné le Yamato – nom ancien du Japon –, où il a fondé la dynastie impériale qui règne encore sur l'archipel.

Couvrant une surface équivalente au centre de Paris, le sanctuaire d'Ise compte de multiples constructions de bois de cèdre, de taille modeste, lovées dans une végétation dense et refaites tous les 20 ans.

Connu pour sa culture de perles, le département de Mie abrite surtout le sanctuaire d'Ise, qui trône au sommet de la hiérarchie des sanctuaires shinto. Non loin de la côte du Pacifique, le lieu de culte est dédié à Amaterasu-Omikami, la "grande divinité illuminatrice du ciel" et ancêtre de Jimmu, depuis 478. L'emplacement a été choisi après une révélation faite à une princesse, Yamatohime no Mikoto. Couvrant une surface équivalente au centre de Paris, ce sanctuaire compte de multiples constructions de bois de cèdre, de taille modeste, lovées dans une végétation dense et refaites tous les 20 ans. Il a abrité l'essentiel des cérémonies d'intronisation, en 2019, du 126e empereur du Japon, Naruhito. "Ise, c'est l'âme du Japon", disent les autorités locales.

Après Ise, remonter vers l'ouest et les montagnes permet de traverser de nouveaux lieux chargés d'histoire comme Iga, connue comme la ville de naissance des ninjas, ces agents de l'ombre de l'époque médiévale, devenus une simple attraction touristique.

Temples et monastères par centaines

Puis c'est l'arrivée au mont Koya, dans le département de Wakayama. Perché à 900 mètres, cet ensemble monastique se dresse au centre de huit sommets comme autant de pétales de fleur de lotus. Il a été bâti sur une inspiration du moine bouddhiste Kukai (774-835), mieux connu sous le nom de Kobo Daishi, le fondateur de la puissante secte Shingon, la "parole vraie".

Le mont Koya est couvert de plusieurs centaines de temples et monastères, avec, au cœur, la massive pagode blanche et rouge Konpon Daito, haute de 48,5 mètres. Non loin se trouve l'Okuno-in, où se serrent sous les frondaisons de cèdres pluriséculaires plus de 200.000 sépultures et stupas de shoguns ou encore de souverains, voire des monuments funéraires divers, d'entreprises ou de corporations comme ceux érigés en hommage aux artistes du tag ou aux grands photographes du Japon.

Chemins de pèlerinage

Du mont Koya partent de nombreux chemins de pèlerinage de la région dite de Kumano. Accessibles à tous – sauf certains réservés aux hommes selon une croyance disant que la montagne présente un caractère féminin –, ils traversent des forêts, des villages, voire des rizières ou des champs de théiers. Certains suivent les crêtes montagneuses, d'autres longent l'océan. Parfois, il faut embarquer sur une rivière comme la Kumano et ses eaux couleur émeraude.

Les cultes divers de la péninsule de Kii restent intimement liés aux dons culinaires de la nature.

Ces chemins mènent à Hongu, l'un des trois grands sanctuaires du Kumano Sanzan. Cet ensemble comprend également Hayatama, fameux pour son arbre millénaire divin, un podocarpus nagi dont les feuilles portent bonheur. Il y a également Nachi, ensemble bâti près d'une imposante cascade de 133 mètres. Il réunit deux sites, bouddhiste et shinto, où l'on accède par le daimon-zaka, long escalier pavé bordé de cèdres de 800 ans.

Les cultes divers de la péninsule de Kii restent intimement liés aux dons culinaires de la nature. "Le dieu d'Ise est le dieu de la nourriture", n'hésite pas à affirmer Yukiaki Tenpaku. M. Tenpaku dirige Maruten, société de 400 ans qui produit du "katsuobushi", de la bonite séchée, fermentée et fumée dont les copeaux servent à la préparation du bouillon "dashi", l'une des bases de la cuisine nippone.

Spécialités culinaires et sources d'eau chaude

La région d'Ise est aussi connue pour son riz, son bœuf de Matsusaka, l'un des plus fins du Japon, et ses fruits de mer, dont les ormeaux. "Les quelque 8 millions de divinités du shinto mangent des ormeaux pour leur longévité", explique Yoshitaka Ishihara, du riche musée de Toba des cultures de la mer. Le très recherché fruit de mer fait partie des offrandes faites au sanctuaire d'Ise par les "ama", les plongeuses en apnée dont seules 800 continueraient cette activité dans la région, contre 3.000 autrefois.

Les sources du village de Yunomine, inscrites au patrimoine mondial, accueilleraient depuis 1.800 ans les pèlerins venus se purifier et guérir leurs maux.

Au mont Koya s'impose la cuisine bouddhiste végétarienne "Shojin", à base des différentes déclinaisons du tofu.

Cette région bénie des "kamis" nippons est aussi une zone de sources d'eaux chaudes. De quoi s'adonner à des moments de détente appréciés. Les sources du village de Yunomine, également inscrites au patrimoine mondial, accueilleraient depuis 1.800 ans les pèlerins venus se purifier et guérir leurs maux.

Elles attirent même des personnalités étrangères. La tenancière du ryokan (auberge traditionnelle) Aduyama, en activité depuis la période d'Edo, n'hésite pas à montrer une photo de l'écrivain et ministre français André Malraux, passé là en 1974. Il avait étonné, pour ne pas dire choqué, car il mangeait avec une fourchette.

Les temples bouddhistes en quête de nouvelles ressources financières

Visiter le mont Koya offre la possibilité de séjourner dans un des nombreux temples du lieu. Ce service appelé "Shukubo" est proposé par 32 monastères construits autour du cœur de l'ensemble religieux. "Autrefois, nous accueillions les pèlerins. Aujourd'hui, la majorité des séjours sont touristiques", explique un moine du Souji-in, l'un des plus vieux monastères du mont Koya, refait totalement à neuf pour offrir des services haut de gamme. Le voyageur profite de la cuisine bouddhiste Shojin et peut s'adonner à des activités de copies de sutra, de méditation ou encore assister aux offices.

Ce développement s'est intensifié avec l'explosion du tourisme au Japon, amorcé au début des années 2010. Outre une activité économique rentable, l'accueil de visiteurs étrangers assure l'avenir des lieux de culte, dont beaucoup, notamment dans les campagnes, ne font que vivoter.

Le Japon compte 77.000 temples de 167 sectes bouddhistes. Dans l'ensemble, leurs revenus augmentent – ils ont atteint 50 milliards de yens (379 millions d'euros) en 2019 – en raison du vieillissement de la population, synonyme d'une hausse des décès. Les funérailles représentent l'essentiel des ressources des lieux de culte bouddhistes.

Mais dans le détail, il y a de grandes disparités entre les grands temples des puissantes sectes comme la Shingon-shu, et les petits temples de campagne en pleine désertification. "Beaucoup de religieux, par ailleurs de moins en moins nombreux, doivent avoir une activité en marge de leur office. 50% d'entre eux travaillent en entreprise", explique Hidenori Ukai, journaliste et supérieur du temple Shogaku-ji de Kyoto.

Le Covid-19 a accru leurs difficultés. Les funérailles ont été limitées au cercle familial et à une seule journée, contre quatre ou cinq en temps normal. Les anniversaires de décès, autre importante source de revenus, se déroulent sans le traditionnel repas d'après la cérémonie. Et beaucoup craignent de voir cette "nouvelle normalité" s'imposer durablement.

Si bien que ce réseau de temples, essentiel pour son rôle spirituel ou encore l'entretien des sépultures, pourrait se fragiliser encore plus. "De plus en plus de prêtres doivent déjà s'occuper de plusieurs temples. Ce fardeau devient intenable. Les sectes doivent se réorganiser pour préserver ce patrimoine et leurs missions", appelle le supérieur Ukai.

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