interview

"La sœur de Kim Jong-un, c'est de la poudre aux yeux"

Kim Yo-jong assiste jusqu'ici son frère en s'occupant de la propagande du régime. ©REUTERS

Pascal Dayez-Burgeon, ancien diplomate en poste à Séoul, estime très peu probable que Kim Yo-jong puisse un jour remplacer son frère à la tête du pays. Quant à une éventuelle réunification des deux Corées, ce ne sera pas avant très longtemps.

Pascal Dayez-Burgeon était en poste à Séoul de 2001 à 2006. ©Dieter Telemans

À l’heure où l’on commémore le 70ème anniversaire du début de la guerre de Corée, Pascal Dayez-Burgeon, ancien diplomate français en poste à Séoul de 2001 à 2006 et aujourd’hui chargé de mission au CNRS, analyse l’ascension de Kim Yo-jong, la sœur du dictateur nord-coréen Kim Jong-un. Son frère ayant disparu des radars, on attribue à sa sœur d’avoir donné l’ordre de faire exploser le 15 juin dernier le bureau de liaison de Kaesong, dans la zone qui sépare les deux Corées. Ce bureau avait servi de décor vingt ans plus tôt pour le premier sommet intercoréen. Kim Yo-jong serait-elle en passe de prendre le relais de son frère? Pascal Dayez-Burgeon invite à ne pas trop se fier aux apparences.

Qu’est-il réellement arrivé à Kim Jong-un?

Il y a la version complotiste qui voudrait qu’il soit mort ou qu’il ait subi une opération. Je penche plutôt pour la version qui prévaut en Corée du Sud, à savoir que Kim Jong-un a eu très peur du Covid-19 et qu’il s’est réfugié dans sa résidence d’été à Wonsan. Comme tous les dictateurs, Kim Jong-un a toujours été terrorisé par les poisons et les contaminations.

Que sait-on de sa sœur Kim Jong-un, Kim Yo-jong?

On la connait depuis toujours. Elle était présente à l’enterrement de son père, Kim Jong-il, en 2011. C’est une princesse de sang, comme il en existe dans toutes les monarchies héréditaires. Elle est aujourd’hui à la tête du ministère de la propagande et elle s’occupe des déplacements internationaux officiels. C’est ainsi que le monde a découvert son existence lors des Jeux Olympiques de Rio en 2016. Mais il reste beaucoup de zones d’ombre. Ainsi, on ne sait pas si elle est mariée ou si elle a des enfants. D’après les médias occidentaux, oui. D’après les médias sud-coréens, non.

"Le régime nord-coréen essaie de nous abuser en montrant ce qui nous plait."
Pascal Dayez-Burgeon
Chargé de mission au CNRS et ancien diplomate

A-t-elle des ambitions politiques?

Dans un pays confucéen et gérontocratique, une femme au pouvoir constitue une contradiction dans les termes. Jusqu’ici on lui a octroyé des responsabilités somme toute assez secondaires. Diriger la propagande est une chose, mais commander les vieux crocodiles de l’armée en est une autre. Le régime nord-coréen essaie de nous abuser en montrant ce qui nous plait.

C’est-à-dire?

Les Asiatiques disent toujours ce qu’on a envie d’entendre. On trouve sympa qu’il y ait des femmes, des jeunes ou des nouvelles têtes au pouvoir. Eh bien, ils nous proposent une femme, jeune et nouvelle. Tout cela, c’est de la poudre aux yeux qui en dit finalement plus long sur nos médias que sur la Corée du Nord. Si Kim Jong-un devait disparaître, cela m’étonnerait très fort que l’on confie le pouvoir à sa sœur.

"Si Kim Jong-un devait disparaître, cela m’étonnerait très fort que l’on confie le pouvoir à sa sœur."
Pascal Dayez-Burgeon
Chargé de mission au CNRS et ancien diplomate

Le transfuge nord-coréen Tae Jong-ho décrit pourtant la sœur de Kim Jong-un comme étant très capable.

Tae-Jong-ho, qui a fait défection lorsqu’il était en poste à l’ambassade à Londres, est quelqu’un de très intelligent mais c’est aussi un manipulateur qui dit ce qu’on a envie d’entendre. J’ai pu m’en rendre compte lorsque je l’ai rencontré personnellement. C’est quelqu’un d’ambitieux qui s’est fait élire au parlement sud-coréen au sein du parti conservateur. Dès lors, il a tout intérêt à verser dans la paranoïa ambiante. Je doute de sa crédibilité lorsqu’il proclame partout que la sœur de Kim Jong-un est une personne remarquable.

Est-ce que la politique de la main tendue de Séoul a donné un quelconque résultat?

Très peu jusqu’ici. La faute n'incombe ni au Nord ni au Sud mais aux Américains. Tant que les États-Unis maintiennent le boycott de la Corée du Nord par le biais des Nations-Unies, Séoul ne pourra pas aider Pyongyang comme elle le souhaite. Le régime nord-coréen est très contrarié par cette situation. Mais au lieu d’invectiver le président Trump, qui reste un personnage imprévisible, il préfère s’en prendre à la Corée du Sud en faisant sauter le bureau de liaison de Kaesong dans la zone démilitarisée (DMZ). Ils ont choisi pour cela la date symbolique du 15 juin, jour du vingtième anniversaire du premier sommet intercoréen en 2000. Aujourd’hui, la Corée du Sud est coincée et suspendue aux prochaines élections américaines en novembre.

Qu’est-ce que la Corée du Nord cherche finalement à obtenir?

Le régime veut avant tout la levée des sanctions. Il pensait qu’il suffirait pour cela d’arrêter les expériences atomiques. Mais Trump a exigé le démantèlement complet du programme nucléaire. Depuis l’échec du sommet de Hanoï, en février 2019, Trump s’est désintéressé du dossier nord-coréen. Du coup, les Nord-Coréens envoient de temps à autre quelques missiles pour rappeler qu’ils existent, dans l’espoir que le dossier remonte au-dessus de la pile sur le bureau présidentiel à la Maison Blanche. Car pour l’instant, ce qui préoccupe Trump, c’est la guerre froide qu’il mène à l’égard de la Chine.

"Les Nord-Coréens envoient de temps à autre quelques missiles pour rappeler qu’ils existent, dans l’espoir que le dossier remonte au-dessus de la pile sur le bureau présidentiel à la Maison Blanche."
Pascal Dayez-Burgeon
Chargé de mission au CNRS et ancien diplomate

Le 25 juin, cela fait 70 ans que débutait la guerre de Corée. Combien de temps le régime de Pyongyang peut-il encore tenir?

Le régime peut encore tenir très longtemps. Nous faisons souvent l’erreur de croire que des sanctions dures pourraient fragiliser la dictature nord-coréenne. Or, c’est tout l’inverse. Ce sont les crises qui maintiennent la dynastie des Kim au pouvoir. En 1997-1998, la famine a tué 10% de la population nord-coréenne mais cela n’a pas permis de renverser le régime pour autant. Tant qu’il y aura des crises, l’opinion sera derrière son leader.

Une réunification est-elle à terme envisageable?

On ne peut pas comparer avec ce qui s’est passé en Allemagne. L’Allemagne de l’Est était beaucoup plus développée que ne l’est la Corée du Nord. Ce pays n’a plus la puissance industrielle qu’il avait au lendemain de la guerre de Corée. Il ne produit plus de locomotives, tout au plus des cigarettes et des bas nylon. L’Allemagne de l’Ouest a en quelque sorte acheté l’Allemagne de l’Est avec son Mark fort. Mais je vois mal la Corée du Sud acheter la Corée du Nord. Ce serait bien trop cher. Si réunification il y a, ce ne sera pas avant cent ans. D’ici-là, on pourrait bien sûr imaginer des rapprochements ou une forme de confédération.

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