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La transparence chinoise a ses limites, même face au nouveau coronavirus

Alors que le nouveau coronavirus fait la "Une" dans le monde entier, la propagande chinoise ne fait qu’insister sur une épidémie "sous contrôle" et des médecins "dévoués". ©Photo News

Les autorités chinoises ont annulé les festivités autour du Nouvel An et mis en quarantaine 40 millions de personnes. Dans le même temps, leur communication au sujet du nouveau coronavirus et de sa portée reste relativement opaque.

Pékin, ville morte. Alors que la Chine entre ce samedi dans l’année du rat, les rues de la capitale sont désertes, la population se terrant craignant d'être contaminée par le virus 2019-nCoV, le nouveau coronavirus. Même la Cité interdite, le monument le plus visité de Chine, a fermé ses lourdes portes aux touristes. "J’étais venu spécialement à Pékin pour la visiter, se lamente une mère de famille. Mais tout est fermé, c’est très inquiétant ce virus, j’ai peur pour mon enfant, mais il faut être raisonnable et éviter les lieux trop peuplés".

Un masque hygiénique sur le visage, cette touriste n’est pas la seule à lire avec tristesse les affichettes accrochées autour des monuments de la place Tiananmen. Quelques rares voitures circulent le long de l’avenue de la paix éternelle, mais le cœur n’y est pas. Les marchés traditionnels de la fête du printemps, qui faisaient la joie des touristes dans les parcs et les temples de la capitale, sont annulés

40 millions de personnes mises sous cloche

Partout dans cette ville de 23 millions d’habitants, on désinfecte. Les ascenseurs des immeubles d’habitation, les trottoirs, les transports publics… Une odeur de produit chimique envahit la capitale tout comme la plupart des grandes villes de Chine. Mais c’est plus au sud, à mille kilomètres de là, que la psychose est la plus grande.

La vie continue à Wuhan, même si la ville est sous quarantaine. ©AFP

La ville de Wuhan et ses onze millions d’habitants sont coupés du reste du monde depuis 48 heures. Des militaires en uniforme vert olive, le visage couvert d’un masque noir, bloquent les accès à la gare et à l’aéroport international. Plus aucun train ni aucun avion ne quittent la province. 

On y manque de tout: masques hygiéniques, savons, mais aussi nourriture et eau potable. Le gouvernement vient de débloquer une première aide exceptionnelle de 145 millions de dollars pour venir en aide à la province du Hubei. Mais, dans le même temps, on apprenait que les écoles ne rouvriraient pas comme prévu après les vacances du Nouvel An. La vie est suspendue.

Une dizaine de villes sont soumises au même blocus, soit au total plus de 40 millions de personnes interdites de circuler, contraintes de vivre sous cloche sur une surface équivalente à dix fois la ville de Londres! 

Une véritable psychose

"Ne laissons pas mourir Wuhan",  lance désespéré un internaute chinois sur les réseaux sociaux. "Il faut les sauver, ne pas les laisser mourir". Quelques vidéos vite censurées circulent sur Internet. On y voit des habitants s’effondrer en pleine rue, peut-être victime de la maladie, on voit des cohortes de familles faire la queue dans les hôpitaux, des malades isolés dans des cages en verre… Impossible de savoir si ces images reflètent la réalité, mais elles témoignent en tout cas d’une véritable psychose qui envahit la Chine.

Caixin, un hebdomadaire économique chinois, indépendant, avance des chiffres inquiétants avec un nombre de malades qui seraient dix fois supérieurs à ceux annoncés par la propagande d’État.

Le premier malade a été identifié à Wuhan le 31 décembre, mais ce n’est que depuis une semaine que les médias officiels ont commencé timidement à aborder ce sujet ô combien sensible. Comme souvent en Chine, la propagande a tout balayé, ne faisant qu’insister sur une épidémie "sous contrôle" et des médecins "dévoués". Alors que l’épidémie fait la "Une" dans le monde entier, en Chine elle n’a droit qu’à quelques lignes en page 5 du quotidien du Peuple, l’organe porte-parole du Parti communiste.

Les leçons du Sras ont-elles été tirées?

Le président Xi Jinping a quand même été forcé de sortir de son silence pour appeler les autorités locales à prendre des mesures afin de stopper la maladie. Mais trop tard. Déjà la moitié des provinces chinoises sont touchées. Les chiffres donnés par les médias officiels sont remis en cause par des publications scientifiques à l’étranger, mais également en Chine. Caixin, un hebdomadaire économique, indépendant, avance des chiffres inquiétants avec un nombre de malades qui seraient dix fois supérieurs à ceux annoncés par la propagande d’État.

Lorsque les habitants vont rentrer de vacances il y a aura de tels mouvements de population que forcément les risques de propagation de la maladie seront maximum.
Un médecin occidental en poste à Pékin

Si l’OMS n’a pas déclaré l’état d’urgence planétaire, c’est peut-être à la demande des autorités chinoises qui assurent contrôler la situation. La Chine a-t-elle vraiment tiré les leçons de l’épidémie de Sras qui avait fait près de 650 morts en Chine entre 2002 et 2003? La question peut se poser tant les informations officielles sont sujettes à caution et parcellaires. Le ministère chinois des Affaires étrangères a ainsi demandé aux journalistes étrangers de ne pas se rendre sur place. La transparence chinoise a ses limites.

"Le plus dur reste à venir"

De nouvelles mesures ont été annoncées. À Pékin, des appareils infrarouges mesurent la température corporelle des voyageurs avant qu’ils ne montent dans les avions. De longues files d’attente précèdent ainsi les embarquements. Plusieurs hôpitaux ont été réquisitionnés pour isoler les malades, mais il n’y a encore aucun traitement.

Construction d'un hôpital consacré au traitement des personnes atteintes du nouveau coronavirus dans la banlieue de Wuhan. ©AFP

À Wuhan, un hôpital gigantesque de mille lits est en construction, il devrait être opérationnel dans quelques jours et des médecins supplémentaires ont été dépêchés sur place. "Le plus dur reste certainement à venir, confie un médecin occidental en poste à Pékin. Lorsque les habitants vont rentrer de vacances il y a aura de tels mouvements de population que forcément les risques de propagation de la maladie seront maximums. Il est très compliqué d’isoler les malades dans un pays d’un milliard et demi d’habitants".

Je redoute que l’épidémie ne soit plus grave que le Sras, et je pense que nous avons manqué la fenêtre idéale pour enrayer le virus.
Guan Yi
Un expert de l’Université de Hong Kong


La crise sanitaire pourrait devenir politique

La crise sanitaire pourrait devenir politique si le gouvernement ne prend pas des mesures pour rassurer la population et faire preuve de plus de transparence. Officiellement, le gouvernement chinois assure coopérer avec les pays également touchés par la maladie comme le Japon, la Corée du Sud, la Thaïlande, le Vietnam, l’Australie et les États-Unis, ainsi qu’avec l’OMS. Mais c’est surtout la police militaire qui est mise à contribution pour contrôler tous les accès à cette ville.

"Je ne suis pas optimiste, estime Guan Yi, un expert de l’Université de Hong Kong qui rentre tout juste d’une mission à Wuhan. Je redoute que l’épidémie ne soit plus grave que le Sras, et je pense que nous avons manqué la fenêtre idéale pour enrayer le virus". Pour lui, les mesures de confinement prises il y a 48 heures sont arrivées trop tard. Le virus a sans doute déjà muté et s’est répandu aux quatre coins du pays. C’est dix fois pire que le Sras, assure-t-il. 

Coup de froid sur l’économie chinoise

Wuhan est l’une des grandes villes industrielles chinoises, le poumon économique de cette Chine du centre, déclaré "pôle d’attractivité" il y a une dizaine d’années par le gouvernement. La ville (et ses gigantesques banlieues plantées d’usines) accueille plusieurs milliers d’expatriés, notamment dans ses lignes de montage automobiles comme Nissan, Renault, PSA Peugeot-Citröen et leur co-entreprise Dongfeng.

Elle est aussi un carrefour commercial avec la présence du plus grand port d’eau douce de Chine sur le fleuve Yangtze, et une voie de passage incontournable pour les trains à grande vitesse à mi-chemin du nord et du sud de la Chine.

Mais aujourd’hui, la ville est anesthésiée, sous le choc, et les usines ne rouvriront certainement pas la semaine prochaine, comme prévu, à l’issue des fêtes du Nouvel An. La province n’est pas la seule à souffrir de cette épidémie. Les compagnies aériennes, les agences de voyages, le tourisme et le commerce de détail vont également sentir les effets de la maladie.

En 2002-2003, lors de l’épidémie de Sras, on estimait à entre 40 et 50 milliards d’euros les pertes économiques liées au virus, dont 20 milliards pour les seuls pays d’Asie. À l’époque, les revenus du tourisme avaient chuté de 80% en Chine. On pourrait rester dans les mêmes proportions cette fois, selon les analystes qui redoutent surtout une paralysie de l’économie chinoise qui espérait relancer la croissance en misant sur la consommation intérieure. L’économie, qui traverse déjà une mauvaise passe avec une croissance au plus bas depuis 29 ans, pourrait du coup, elle aussi, tomber malade.

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