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Le détroit de Formose en ébullition

©EPA

Dans le bras de fer stratégique sino-américain, Taiwan est une ligne de faille. Si les deux premières économies mondiales s'opposent frontalement sur de nombreux dossiers dans un climat de guerre froide, la question taïwanaise est la seule susceptible de provoquer une confrontation armée.

À grand renfort de clips hollywoodiens, la propagande chinoise met en scène des soldats de l’armée populaire en tenues de camouflage dont les vedettes rapides fendent les vagues au large de la province du Fujian. Depuis le début du mois, profitant d’une fête nationale du 1er octobre aux accents militaristes, la Chine met en scène une invasion de Taiwan qui se trouve à moins de 200 kilomètres de ses côtes.

Des soldats casqués, fusils mitrailleurs en bandoulière, partent à l'assaut des plages ennemies dans une répétition grandeur nature d'un "D-Day" dans le détroit de Formose.

"Si les séparatistes osent détacher Taiwan de la Chine, l'Armée populaire de libération (APL) les écrasera sans merci", plastronne le quotidien de l’APL. Au même moment, la présidente taiwanaise Tsai Ing-wen jure dans un discours combatif de "ne jamais plier sous la pression".

"Si Taïwan est attaquée, nous allons voir un conflit majeur entre les États-Unis et la Chine, qu'il sera très difficile de contenir, avec un risque d'escalade nucléaire."
Bonnie Glaser
Center for Strategic and International Studies (CSIS)

En mer, comme dans les airs, la pression s’accentue. Les avions militaires chinois multiplient les incursions dans la zone d'identification de défense aérienne de l'île. Un record de 150 appareils militaires chinois ce mois-ci, dont des bombardiers H-6 à capacité nucléaire, ont fait des incursions dans cette zone plaçant l’armée taiwanaise en état d’alerte.

Depuis le début de l'année, plus de 600 avions de l’APL ont été détectés dans la zone, contre 380 en 2020.

Possible conflit armé

"Pour l'armée, la situation actuelle est la plus sombre depuis plus de quarante ans", a déclaré le ministre taiwanais de la Défense, Chiu Kuo-cheng, évoquant un possible conflit armé d’ici 2025.

"Si Taiwan est attaquée, nous allons voir un conflit majeur entre les États-Unis et la Chine, qu'il sera très difficile de contenir, avec un risque d'escalade nucléaire" prévient Bonnie Glaser, du Center for Strategic and International Studies (CSIS).

Le détroit de Formose qui sépare l’île de Taiwan de la Chine continentale est une poudrière. D’un côté une armée chinoise surpuissante et aiguisée par des discours nationalistes et de l’autre une armée taiwanaise placée sous le parapluie nucléaire de son allié américain.

208 milliards
Le budget militaire chinois s’élève à 208 milliards d'euros, contre 643 milliards pour les Etats-Unis.

"La Chine possède la deuxième armée du monde, derrière celle des États-Unis et la première armée d’Asie, loin devant l’Inde, la Russie ou le Japon", précise Jean-Pierre Cabestan, professeur de sciences politiques à l’Université baptiste de Hong Kong et auteur de "Demain la Chine: guerre ou paix?". Si la Chine se dote d’un outil militaire de grande puissance, c’est avant tout pour mieux affronter les États-Unis et imposer un rapport des forces de plus en plus défavorable au déploiement avancé américain dans le Pacifique occidental. "Son objectif n’est pas seulement de reprendre le contrôle de Taiwan et du domaine maritime qu’elle revendique, il est de devenir la puissance hégémonique de la zone."

En dix ans, Pékin a doublé son budget militaire qui s’élève aujourd’hui à 208 milliards d'euros, trois fois moins quand même que celui des États-Unis.

Modernisation

Mais l’APL se modernise à grands pas. Le pays s'équipe de deux nouveaux avions de chasse par semaine; des observations par satellite montrent que deux cents silos destinés à des missiles intercontinentaux sont en construction; sa marine de guerre compte à présent plus de bâtiments que les États-Unis et en août, Pékin a testé un missile hypersonique à capacité nucléaire capable de percer le bouclier spatial américain.

Dans ce contexte très tendu, les États-Unis font de la question taiwanaise un enjeu majeur dans leur rapport de force avec Pékin.

Le changement d'administration à la Maison-Blanche n'a pas modifié l'approche de la question taiwanaise. Déclassifiée en mai, la feuille de route pour la stratégie indopacifique des États-Unis vise à "permettre à Taiwan de développer une stratégie et des capacités de défense asymétrique efficaces qui l'aideront à assurer sa sécurité".

Déjà premier fournisseur d'armes à Taipei, Washington entraîne discrètement l'armée taiwanaise. Selon le Wall Street Journal, environ deux douzaines de militaires des forces spéciales et un contingent de Marines ont été dépêchés pour assurer la formation d'unités de l'armée taiwanaise. Les Américains opèrent à Taiwan depuis "moins d'un an", a confirmé un responsable américain.

"Taiwan n’a plus les moyens de résister seul à une offensive armée chinoise. Seul un engagement militaire massif des États-Unis pourrait en cas de guerre sauver l’île."
Jean-Pierre Cabestan

"Taiwan n’a plus les moyens de résister seul à une offensive armée chinoise. Seul un engagement militaire massif des États-Unis pourrait en cas de guerre sauver l’île", assure Jean-Pierre Cabestan. "Mais pour Pékin, les risques sont énormes: possible échec de l’opération d’abord, possible nucléarisation du conflit ensuite, difficile estimation enfin des conséquences internationales d’une telle offensive et du défi que présente la prise de contrôle de l’île, de ses institutions, de son économie et de sa population."

Pour gagner la guerre, Pékin devra aussi gagner les cœurs, mais l’expérience malheureuse de Hong Kong où les manifestations prodémocratiques ont débouché sur une loi de sécurité nationale et la fin de toute vie démocratique a porté un coup fatal à une réunification pacifique et achevé de convaincre les Taiwanais que la formule "un pays, deux systèmes" n'est qu'un leurre.

Indépendance

Un sondage de l'université Chengchi à Taiwan révèle qu’un record de 63% des Taiwanais s'identifient uniquement comme Taiwanais, et ils sont moins de 8% à se déclarer pour l'unification avec la Chine. L'immense majorité des Taiwanais est pour le maintien du statu quo, voire, à terme, l'indépendance

Mais à Pékin, la question taiwanaise est agitée tel un flambeau nationaliste. Xi Jinping a promis de reprendre Taiwan d’ici au centenaire de la République populaire en 2049 et la "ligne dure" prend le dessus: "10% des 23 millions de Taiwanais sont, en fait, des descendants de Japonais – qui ont occupé l'île jusqu'en 1945 –, explique Victor Gao, vice-président du centre Chine et globalisation à Pékin, un think tank proche du pouvoir. Ce sont surtout eux les séparatistes. Quand on aura récupéré l'île, il faudra demander à chacun quelles sont ses origines. Ceux qui ont un ascendant japonais devront s'engager par écrit à soutenir la réunification".

"Le soutien à une aventure militaire contre Taiwan est très fort au sein de la société chinoise et va croissant depuis l’élection de Tsai Ing-wen en 2016", reprend Jean-Pierre Cabestan. "Si ces soutiens sont le reflet d’une partie de la société, ils sont aussi volontairement avivés par certains courants plus nationalistes au sein du Parti ou des élites. Ce nationalisme chinois est clairement un facteur de guerre."

Xi Jinping souffle sur les braises. Dans un discours récent, il affirme que la "réunification devra être réalisée et le sera" et que "les sécessionnistes sont le principal obstacle à la réunification avec la mère patrie". La question taiwanaise est pour lui "le résultat de la faiblesse et du chaos de la nation chinoise et sera résolu lorsque le renouveau national deviendra une réalité".

Si quinze micro-États seulement comme le Saint-Siège, Belize et Haïti considèrent, Taiwan comme un pays indépendant, l'île a ouvert des "bureaux" de représentation dans près d'une soixantaine de capitales, dont Bruxelles.

Un "renouveau de la Nation chinoise" qui est au cœur de son projet politique à un an tout juste d’un Congrès qui devrait le voir briguer un troisième mandat, une première depuis Mao.

Véritable démocratie

Mais c’est oublier que Taiwan est aujourd’hui aux antipodes du régime communiste. L'île s'est non seulement développée, mais elle est devenue une véritable démocratie reconnue internationalement à la différence de Hong Kong, qui depuis 1997 est restée dans le giron chinois.

Si quinze micro-États seulement comme le Saint-Siège, Belize et Haïti considèrent, Taiwan comme un pays indépendant, l'île a ouvert des "bureaux" de représentation dans près d'une soixantaine de capitales, dont Bruxelles, et mène une diplomatie active pour intégrer les grandes instances onusiennes.

Taiwan est aussi une composante économique essentielle: les trois quarts de la production mondiale de puces électroniques sont aux mains d’entreprises taiwanaises, dont TSMC. Des composants vitaux pour l’économie chinoise et au-delà pour l’économie mondiale. Son PIB par habitant est cinq fois supérieur à celui de la Chine et dépasse déjà celui de la Belgique.

Premier investisseur à Taiwan, à hauteur de 38%, loin devant la Chine et les États-Unis, l'Union européenne a aussi un rôle à jouer pour tenter de dissuader un conflit en promouvant activement l'intégration économique et culturelle de Taipei dans les instances internationales et négocier un accord bilatéral sur les investissements, sans remettre en cause la politique "d'une seule Chine" voulue par Pékin ni s'aligner sur le dispositif militaire américain.

Le ministre taiwanais des Affaires étrangères a d’ailleurs prévu de se rendre prochainement en Europe.

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