Masahiro Kawai (BAD) "L'Europe restera une source de bonnes idées"

Pour le chercheur en chef de la Banque asiatique de développement, l’Asie doit renforcer son marché régional pour ne plus dépendre de ses exportations vers l’Europe et les Etats-Unis. Mais ceux-ci resteront des sources de bonnes idées.

Cette semaine a été marquée par les échanges tendus entre Européens et Chinois autour du yuan. Selon la BCE, une réévaluation de la monnaie chinoise serait bénéfique pour Pékin. Qu’en pensez-vous ?

Masahiro Kawai : Oui, une appréciation graduelle serait bénéfique pour la Chine. Les autorités chinoises sont intéressées par deux choses : s’assurer que leurs usines exportatrices restent profitables et éviter une trop forte inflation domestique ou une bulle spéculative. Pour le moment, Wen Jiabao (le Premier ministre chinois, NDLR) semble attacher beaucoup plus d’importance au premier point. Pourtant, les salaires nominaux des Chinois gonflent de près de 20% par an dans les grandes villes. Or cette vive augmentation n’a pas encore été traduite en hausse des prix à la consommation. On sait donc que la Chine est susceptible de voir son inflation bondir subitement. Ce ne serait pas souhaitable. Les autorités chinoises savent que l’un des déclencheurs des manifestations de Tiananmen en 1989 était un taux d’inflation très élevé. Si la Chine cherche la stabilité sociale, elle doit empêcher une poussée trop vive de l’inflation. Il est donc dans l’intérêt de Pékin d’autoriser une certaine appréciation nominale de sa monnaie, peut-être combinée avec quelques hausses modérées des prix. Et ensuite d’opérer des appréciations réelles de taux.

Pourquoi M. Wen se montre-t-il si rétif ?

Peut-être le taux d’inflation (environ 3,5%) est-il encore trop bas. Lorsque qu’il excédera 5% Pékin changera sans doute de politique.

Tout le monde ne peut jouer sur sa monnaie pour doper l’industrie. L’alternative pour l’Asie n’est-elle pas l’intégration ?

Les économies américaine et européennes reprennent moins bien que nous ne le pensions. Les Asiatiques, bien qu’ils veuillent continuer d’exporter vers ces régions, ne peuvent le faire comme ils l’avaient espéré. Ils doivent donc créer leur propre demande, et donc prendre le chemin de l’intégration, doper la demande régionale pour à ne plus avoir à exporter hors de leur région... Il y a énormément à faire, tant en matière d’investissements que de réformes structurelles. Il faut encourager les classes moyennes asiatiques naissantes à dépenser en confiance et permettre aux plus bas salaires de s’élever.

L’Asie aura de moins en moins besoin de l’Europe et des Etats-Unis pour croître. Certains craignent une "déglobalisation" défavorable à l’Occident...

Comme marché, pour les producteurs asiatiques, l’importance relative de l’Europe et des Etats-Unis va décroître. Mais ils resteront des "marchés tests" clés. Ils resteront en outre des sources de bonnes idées. Les Etats-Unis sont le pays le plus dynamique en termes d’innovation technologique. L’Asie ne peut s’en passer. Au cours des prochaines décennies, la Chine va grandir, son économie va peut-être dépasser celle des USA, mais cela n’en fera pas un pays innovant pour autant. Elle n’a pas encore un système économique, politique, juridique, social suffisamment porteur d’innovation. L’Europe aussi reste importante pour l’Asie. Elle emprunte une voie différente de celle des Etats-Unis : plus consciente qu’eux en matière de protection sociale, d’environnement, de biens publics mondiaux... C’est fondamental : on ne peut croître sans réfléchir aux implications pour l’équilibre mondial.

Vous êtes Japonais. La question peut également être formulée pour votre pays: que devrait faire le Japon pour profiter de l’énergie de la région ?

Ce pays est confronté à des problèmes très profonds : le vieillissement de la population est très rapide, le taux de fertilité est faible, la dette publique est considérable, la déflation suit son cours... Mais le Japon peut faire beaucoup en ouvrant son économie à l’Asie émergente. Je pense d’ailleurs que c’est la seule manière pour lui de survivre : travailler avec la Chine, y investir... Et lui aussi a énormément à offrir en matière de technologies.

Depuis septembre, les tensions diplomatiques entre Tokyo et Pékin ont souligné une asymétrie dans la relation entre les deux pays: le Japon a besoin de la Chine, l’inverse semble moins vrai...

Sur les questions frontalières, la Chine se comporte avec le Japon comme avec les pays de l’Asean (Asie du Sud-Est, NDLR). Ce n’est pas dans son intérêt : elle est en train de se faire des ennemis partout, de pousser toute la zone sous l’aile des Etats-Unis. Or la Chine ne croît pas toute seule : elle doit comprendre que la division régionale du travail est vitale pour son économie. Et de son côté, Tokyo doit absolument diversifier : l’épisode des terres rares a souligné que le Japon dépend trop de la Chine. Le Japon doit à la fois approfondir ses relations politiques avec Pékin et diversifier ses sources d’approvisionnement.

En termes d’investissements, que pensez vous de la dynamique eurasienne ? Doit-on par exemple s’attendre à un afflux massif d’investissements chinois en Europe ?

On peut espérer que les investissements européens vers l’Asie s’approfondissent, et parallèlement les firmes d’Asie investiront de plus en plus en Europe. Les pays asiatiques se sont beaucoup focalisés sur les USA. Un peu trop. La conclusion d’accords de libre-échange (l’UE en a signé un mercredi avec Séoul) aidera à y parvenir. Et à faire avancer "par le bas" le processus de l’OMC pour la libéralisation du commerce mondial.L

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