Publicité
interview

Tanguy Struye (UCLouvain): "Joe Biden n'a pas commis d'erreur stratégique en Afghanistan"

Un combattant taliban sur le site du double attentat du 26 août, devant l'aéroport de Kaboul. ©AFP

Spécialiste de la géopolitique des grandes puissances, Tanguy Struye n'accable pas le président américain pour la débâcle afghane, mais porte un regard sévère sur l'attitude des Européens.

Que le scénario tactique ne se soit pas déroulé comme prévu, c'est normal - "l'adversaire aussi a son mot à dire", rappelle Tanguy Struye. Mais pour ce professeur de relations internationales à l'UCLouvain, spécialiste de la géopolitique des grandes puissances et l'analyse de la prise de décision, le président américain n'a pas commis d'erreur flagrante dans sa gestion de la crise afghane. Même si les Occidentaux, collectivement, auront manqué de consistance face aux talibans.

Pourquoi l'État islamique a-t-il attaqué l'aéroport de Kaboul au moment où l’Otan évacuait?

D'abord pour la visibilité, puisque toutes les caméras sont focalisées sur Kaboul: ça leur permet de montrer au monde qu’ils sont présents sur le terrain. Avec de tels attentats, ils montrent que les États-Unis sont vulnérables, et montrent qu'ils sont capables de frapper quand et où ils veulent. Tout en montrant que les talibans, ne contrôlent pas le territoire. Pour mémoire, ils n'ont pas le même programme: les talibans sont plutôt liés au territoire afghan, alors que l’État islamique est dans une logique d’islamisme mondial.

Tanguy Struye, professeur de relations internationales à l'UCLouvain. ©doc

À l'origine, la mission en Afghanistan visait à détruire un terroriste international, elle se clôture avec la démonstration de force d’un autre groupe terroriste international. Qu’est-ce que ça dit du bilan de la mission?

C’est une question extrêmement complexe. Il y a eu des victoires non négligeables en vingt ans sur l’islamisme radical. Les réponses qu’on a données n’ont pas toujours été les bonnes, mais on ne peut pas dire que par rapport au terrorisme international ce soit un échec total. Une menace peut être importante à un moment donné, puis disparaître, puis ressurgir quand les conditions sont à nouveau réunies. Même si dans les prochains mois les talibans parviennent à éliminer l’État islamique en Afghanistan, il vit toujours au Sahel. Ils interviennent là où ils peuvent, et les États faibles sont évidemment une des possibilités pour ces groupes de former des bases arrière.

Des milliers de civils dans l'enceinte de l'aéroport de Kaboul

Des milliers de personnes attendent toujours d’être évacuées de l’aéroport de Kaboul alors que la menace de nouveaux attentats continuait de peser sur le site. Environ 5.400 personnes étaient réfugiées vendredi dans l'enceinte de l'aéroport dans l’attente de leur évacuation, a indiqué un général américain. Ils pourront quitter le pays jusqu'à la date butoir du 31 août fixée pour le retrait des soldats étrangers d'Afghanistan, a précisé le général Hank Taylor lors d'un point presse du Pentagone.

Les États-Unis pensent que des menaces "spécifiques et crédibles" pèsent encore sur l'aéroport de Kaboul, a pour sa part déclaré le porte-parole du Pentagone, John Kirby. "Nous sommes prêts et nous nous attendons à de nouvelles attaques. Nous surveillons ces menaces pratiquement en temps réel", a-t-il précisé.

L'attentat suicide à l'aéroport de Kaboul jeudi a été le fait d'un seul kamikaze, et non de deux comme cela avait été un temps envisagé, a annoncé vendredi le Pentagone. L'attentat revendiqué par le groupe État islamique a fait au moins 92 morts, dont 13 soldats américains.

AFP et Reuters

Quel est le rapport de force entre l'EI et les nouveaux dirigeants d'Afghanistan?

L’État islamique est très peu présent en Afghanistan: on estime qu’il représente entre 500 et 3.000 hommes. Il faudra voir comment les talibans parviennent ou non à stabiliser le pays, comment vont réagir les chefs de guerre locaux, quel va être le pouvoir du fils du commandant Massoud (Ahmad, NDLR). Si l’État n’est pas sécurisé par les talibans, si on va vers une sorte de guerre civile, alors on tombe dans un scénario où l’EI pourrait jouer un rôle dans ces luttes au sein de l’Afghanistan.

Les Américains vont chercher à éliminer les cadres de l’EI: peuvent-ils le faire seuls, ou entre-t-on dans une nouvelle étape de la coordination entre les États-Unis et les talibans?

La relation entre les talibans et les États-Unis va évidemment changer le 31 au soir, une fois que les Américains auront quitté le territoire. Ça leur donnera une marge de manœuvre plus importante. On ne peut pas exclure que les Américains bombardent des camps de l’EI – comme ils l’avaient fait en Somalie ou au Yémen.

Joe Biden a-t-il commis une erreur dans l'organisation du désengagement, ou n’avait-il pas de meilleure option?

Après coup, on trouve toujours des erreurs ici ou là, mais personne, aucun service de renseignement, n’avait prévu une chute de Kaboul en 11 jours. On a été confronté à une sorte de surprise stratégique.

Il apparaît que le scénario d’un effondrement rapide de l’armée afghane avait été envisagé par la CIA, alors que cette armée était très dépendante d’appuis qui sont partis subitement...

C’est vrai qu’il y a tout à coup des gens qui disent qu’ils avaient envisagé ce scénario, mais c’est dangereux de porter un jugement sur ce point. Concernant la dépendance de l’armée afghane, c’est principalement vrai pour la force aérienne, qui n’était pas à ce point décisive. Beaucoup de gens ont été surpris de voir que les talibans sont parvenus à négocier avec les chefs de tribus l'abandon des combats. Et il y avait aussi un gros problème de moral des troupes. Les talibans ont été beaucoup plus intelligents que nous, occidentaux: pendant des mois, via Whatsapp, ils ont diffusé des photos de soldats afghans tués, qui se rendaient, exécutés… Ce qu’on appelle la guerre cognitive, ce sont eux qui l’ont maîtrisée. Nous, on a été totalement nuls.

Aurait-on dû prévoir tout cela? Après coup, on peut dire que oui. Mais sur le moment, c’est toujours plus compliqué évidemment.

Mais dans le chef de Joe Biden, appliquer l’accord signé par Donald Trump dans ces conditions n’était-ce pas une erreur?

Non, Joe Biden n'a pas commis d'erreur stratégique, les Américains n’avaient plus rien à faire en Afghanistan. Ils essayent de terminer les guerres "de choix", par opposition aux guerres "de nécessité". Biden est dans la logique stratégique d’Obama et de Trump: on n’essaye plus de démocratiser le monde à travers la guerre, on se reconcentre sur les deux grands axes, les Russes et les Chinois. Son retrait est tout à fait logique par rapport aux intérêts américains. On peut évidemment discuter du fait qu’au niveau tactique les choses ne se sont pas déroulées comme on l’attendait. Mais l’adversaire a aussi son mot à dire…

"Si on avait eu une autonomie stratégique européenne, on n’aurait pas été impliqués en Afghanistan puisque ce n’est pas du tout une priorité."

La crise de Kaboul est-elle un symptôme de l’absence d’autonomie stratégique européenne?

Si on avait eu une autonomie stratégique, on n’aurait pas été impliqués en Afghanistan puisque ce n’est pas du tout une priorité. Une autonomie stratégique qui ne serait pas établie en fonction des intérêts de l’Union européenne, n’aurait pas beaucoup de sens. Idem si elle n’est pas établie en fonction de budgets qui augmentent… On reste totalement dépendants des États-Unis au niveau du matériel.

J’ai l’impression que les Européens sont repartis dans leurs travers, avec des grands mots. Mais ils sont très peu autocritiques. Nos renseignements n’ont pas été meilleurs. Notre projection de puissance était quasi nulle. Et on n’aurait jamais pu envoyer 6.000 hommes en quelques jours comme l’ont fait les Américains pour occuper l’aéroport de Kaboul. En Belgique, ça fait des années que l’on parle de réinvestir dans la défense, on ne le fait pas...

N’y a-t-il pas aussi eu un problème de communication avec les Américains?

Le 14 avril, l’Otan avait un sommet. On a tous décidé de partir, tout le monde était d’accord, il y avait clairement eu des consultations avec les Américains.

"La réalité, c’est qu’on s’en fichait totalement de l’Afghanistan et qu’on n’a pas prévu qu’on devrait intervenir."

Et ensuite, le Premier ministre nous dit que ça a été "America First"? Ce n’est pas correct (Alexander De Croo a depuis regretté cette expression employée jeudi à la Chambre, NDLR). On a eu 18 mois pour se préparer et avoir des stratégies de sortie. La réalité, c’est qu’on s’en fichait totalement de l’Afghanistan et qu’on n’a pas prévu qu’on devrait intervenir. Mettre ça sur le dos des Américains, c’est un peu facile. Ce sont de nouveau des jeux politiques parce qu’on ne veut pas prendre nos responsabilités. Mais en faisant ça, on renforce les positions russe et chinoise.

Les phrases clés

  • "On peut évidemment discuter du fait qu’au niveau tactique les choses ne se sont pas déroulées comme on l’attendait. Mais l’adversaire a aussi son mot à dire…"
  • "Ce qu’on appelle la guerre cognitive, ce sont les talibans qui l’ont maîtrisée, nous on a été totalement nuls."
  • "Si on avait eu une autonomie stratégique, on n’aurait pas été impliqué en Afghanistan puisque ce n’est pas du tout une priorité."
  • "La réalité, c’est qu’on s’en fichait totalement de l’Afghanistan et qu’on n’a pas prévu qu’on devrait intervenir."

Lire également

Publicité
Publicité
Publicité
Publicité

Messages sponsorisés

Messages sponsorisés