tribune

Une guerre de haute intensité face à la "menace chinoise"?

IRSD et Ulg

Deux tendances s’affrontent aujourd’hui: la conviction d’être arrivés à la fin des guerres majeures et la conviction d’être un jour confrontés à une guerre totale.

Bruits de bottes aux frontières russo-ukrainiennes en avril, menace systémique chinoise, confrontation sino-indienne dans l’Himalaya, mise en évidence de la faiblesse européenne face aux rodomontades d’États nationalistes et autoritaires, implication du GRU (direction générale des renseignements militaires russes) dans l’explosion d’entrepôts d’armes en Tchéquie en 2014… Tout concourt à suggérer un retour des engagements militaires. L’annexion de la Crimée est passée par là, tout comme la "question chinoise". 

Pour le chef d’état-major de l’armée de terre française, il y a un "retour marqué de la force militaire comme mode de règlement des conflits, selon des formes connues, directes et assumées. Le retour d’un conflit majeur est désormais une hypothèse crédible. Mais l’usage de la force se fait également selon des modes d’action nouveaux, imprévisibles et plus insidieux, privilégiant l’intimidation et la manipulation, dans une forme de guerre nouvelle, indiscernable et non revendiquée, pour obtenir par le fait accompli des gains stratégiques indéniables".

Désigner clairement l’ennemi

Nous pouvions imaginer que la fin de la guerre froide avait sonné le glas des «guerres majeures» au profit des conflits asymétriques, guerres civiles, guerres hybrides et autre concept de zone grise. Aujourd’hui, le retour du concept de "haute intensité" dans la littérature stratégique, les Écoles de guerre, les réformes en cours et les articles scientifiques expriment de nouvelles préoccupations et orientations.

Sommes-nous actuellement dans un premier stade précédant une agressivité décomplexée anti-occidentale?

Y a-t-il retour de la "guerre" au sens de Clausewitz, Jomini ou Fuller? L’infraguerre (guerre hybride) restera-t-elle l’unique étalon de la violence à terme prévisible? Sommes-nous actuellement dans un premier stade précédant une agressivité décomplexée anti-occidentale?

Plusieurs dilemmes apparaissent, le plus important restant la désignation (claire) de l’adversaire, de l’ennemi. Cette problématique rejoint la question de la fabrication de l’ennemi et sa part de subjectivité, d’amalgame, de pièges, d’idéologie et parfois même de diabolisation. La distinction entre ami et ennemi est le socle constitutif de toute politique.

Deux tendances s’affrontent aujourd’hui : la conviction d’être arrivés à la fin des guerres majeures et la conviction d’être un jour confrontés à une guerre totale.

D’un côté, un discours apaisant

La première tendance considère que nous serions à la fin des guerres majeures, des guerres classiques faites de confrontations armées entre corps de bataille. Les États jouent alors dans des compétitions non militaires (sanctions, pillages des ressources, infox ou fake news, cyberattaques; recours à la numérisation, à l’intelligence artificielle, aux supercalculateurs, etc.) ou dans des actions hybrides de contournement des risques et des coûts en restant sous le seuil d’un affrontement interétatique total dans le haut du spectre. La dissuasion nucléaire impose déjà un retour à "la guerre limitée" en deçà du seuil, en permettant d’éviter toute escalade éventuelle en matière de conflit.

Pour illustrer cette première tendance, dans le dossier chinois, l’argumentaire "apaisant" est d’insister sur la nécessité pour la marine chinoise de défendre ses atterrages et ses lignes de communication dans l’océan indien (approvisionnements énergétiques notamment, trois quarts du commerce chinois passant par les voies maritimes), d’assurer la récupération de ses ressortissants en zone de guerre (ce fut le cas en Libye et au Yémen), de défendre les routes maritimes et terrestres de la soie pour des motifs économiques, tout comme l’objectif de devenir la première puissance commerciale du monde, étant déjà le plus grand "atelier" du monde.

Le Congrès américain a adopté en 2020 le Pacific Deterrence Initiative dans le but de renforcer la défense avancée des États-Unis dans le Pacifique afin de convaincre la Chine d’éviter tout recours à la force

En outre, les moyens capacitaires conventionnels, budgétaires et nucléaires chinois sont sans commune mesure avec l’ampleur des forces armées américaines, de leurs installations et bases outre-mer et de celles de leurs alliés dans la région, de leur expérience des combats et de leurs objectifs stratégiques mondiaux. En outre, le Congrès américain a adopté en 2020 le Pacific Deterrence Initiative dans le but de renforcer la défense avancée des États-Unis dans le Pacifique afin de convaincre la Chine d’éviter tout recours à la force.

De l’autre, la guerre totale du XXIe siècle

La seconde tendance est celle qui, par précaution, réalisme ou tropisme technologique, insiste sur une perception de l’environnement international actuel et les appétits de puissance associés à une course aux armements conventionnels devenant une course aux technologies (hypersonique, drones en essaims autonomes, munitions rôdeuses, armes électromagnétiques, canons électromagnétiques, antimissiles, homme augmenté, combat collaboratif aérien, robotique, Geospatial Intelligence, canon laser maritime, nanotechnologies militaires).

La guerre serait totale et entraînerait des pertes humaines et matérielles considérables.

Cette tendance met en avant l’idée que la haute intensité serait le paradigme dominant de la guerre du XXIe siècle. La guerre serait totale et entraînerait des pertes humaines et matérielles considérables. Pour Colin Gray, "croire que la guerre interétatique majeure est obsolète parce qu’elle n’est pas profitable (NDLR: en termes économiques), c’est être saisi par une vision du comportement général tout à fait étrangère à la véritable palette des motifs de se battre. Rappelez-vous que Thucydide désigne, comme raisons principales de la guerre, la responsabilité de la peur, de l’honneur et de l’intérêt."

Pour illustrer cette seconde tendance, dans le dossier chinois, l’argumentaire "inquiétant" avance le concept de compétiteur (à contrer), le développement spectaculaire de la marine chinoise, la dépendance occidentale aux chaînes d’approvisionnement chinoises dans le domaine de la production et de l’exportation des terres rares, les tensions permanentes au sujet de Taïwan et en mer de Chine méridionale, l’usage du terme "génocide" proféré par le président Biden à propos des Ouïghours, la mise en avant d’une doctrine d’affirmation de puissance, les tensions violentes dans la région du Ladakh, l’alliance fonctionnelle Chine-Russie, l’amélioration de la base industrielle de défense, la modernisation de la balistique nucléaire, la maîtrise de l’intelligence artificielle, l’origine du COVID-19, etc.

Désormais, la Chine coche les deux cases, car elle est considérée unanimement à Washington comme l’adversaire stratégique numéro un des États-Unis.

Ériger la Chine en particulier comme grande menace globale peut-il constituer le sursaut pour les stratèges américains de refaçonner le narratif du modèle économique américain ? Là encore, il faut se tourner vers l’histoire pour comprendre les origines de ce dessein. La représentation américaine exige d’un adversaire deux caractéristiques temporelles: disposer d’un vaste marché, d’une influence conquérante et [être] l’incarnation d’une gouvernance idéologiquement opposée. Désormais, la Chine coche les deux cases, car elle est considérée unanimement à Washington comme l’adversaire stratégique numéro un des États-Unis.

André Dumoulin.

IRSD et ULg.

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