Votre masque de protection a-t-il été fabriqué sous la contrainte?

Des masques fabriqués par des Ouïghours opprimés en Chine sont en vente dans les pharmacies belges. ©Dries Luyten

Du travail forcé se cache-t-il derrière les masques buccaux que nous portons? Des recherches menées par De Tijd et d’autres médias européens montrent que des masques buccaux vendus dans les pharmacies belges sont fabriqués par des Ouïghours, une minorité opprimée en Chine.

Nous entrons deux termes dans le moteur de recherche de Google: la marque chinoise "Hubei Haixin" et "masques buccaux". L’offre d'une pharmacie en ligne belge apparaît tout en haut des résultats de la recherche. Elle vend des "masques buccaux médicaux Haixin avec des boucles d'oreilles". Il s'agit d'une boîte contenant 50 masques "chirurgicaux" jetables, 3 couches. Prix: 36 euros. Des clients ayant acheté ces masques leur attribuent la note maximale de 9,5/10.

"J’ai été choqué par ces constatations et j'ai immédiatement demandé que l’on retire ces masques buccaux de notre site web."
L’exploitant d’une pharmacie en ligne

Mais derrière cette boîte de masques se cache une histoire poignante de travail forcé et d'oppression des Ouïghours, une minorité musulmane d'origine turque installée au nord-ouest de la Chine. C’est ce qui ressort d’une enquête menée par la rédaction en collaboration avec des journalistes d’investigation d’autres pays européens et le collectif OCCRP (Organized Crimine and Corruption Reporting Project).

Ouïghours exploités de maintes façons

Des rapports inquiétants sur l'usine de Hubei Haixin Protective Products circulent depuis le mois de mars, suite à un rapport du groupe de réflexion Australian Strategic Policy Institute. Ces dernières années, au moins 80.000 Ouïghours ont été transférés de la province chinoise du Xinjiang – la province à prédominance musulmane du nord-ouest de la Chine où ils vivent – pour travailler ailleurs dans le pays dans des usines telles que celle de Hubei Haixin Protective Products. Dans et autour de l’usine, les travailleurs ouïghours vivent dans des dortoirs séparés, ne peuvent se déplacer librement, sont constamment contrôlés – notamment par des caméras de surveillance et des systèmes de reconnaissance faciale –, sont menacés, subissent un lavage de cerveau, sont exploités, ont des horaires de travail excessifs et travaillent sous la surveillance d’un management de style "militaire". Les diplomates chinois nient ces "prétendues violations des droits de l'Homme", les qualifiant de "mensonges d'extrémistes anti-chinois".

©Anadolu Agency via Getty Images

Des militants demandent depuis longtemps aux entreprises occidentales de mettre fin à leur collaboration avec les entreprises chinoises soupçonnées d’abuser des Ouïghours. Mais de nombreuses entreprises occidentales ignorent ces appels. Les abus sont difficiles à prouver et il est pratiquement impossible d’interviewer les travailleurs opprimés et les témoignages sont étouffés dans l'œuf. Il y a quelques jours à peine, une liste de plus de 2.000 Ouïghours incarcérés a été divulguée: ils se sont retrouvés en prison pour l’unique raison qu'ils "étaient en possession d'un smartphone et avaient passé un ou plusieurs coups de fil à l'étranger". Ces dernières années, plus d’un million de Ouïghours et d'autres minorités musulmanes en Chine ont également été envoyés dans des "camps de rééducation". Selon le gouvernement chinois, ces camps sont destinés à combattre l'extrémisme islamique.

157
euros/MOIS
Les travailleurs de Hubei Haixin perçoivent 1.250 yuans chinois, soit 157 euros par mois.

L'usine de Hubei Haixin est également apparue en juillet dans un court métrage du New York Times. Selon le quotidien américain, Hubei Haixin fait partie des entreprises chinoises ayant bénéficié du très controversé "programme d'emploi" chinois avec les Ouïghours. Les images ont été fournies par la télévision d'État chinoise et étaient donc destinées à la propagande, mais les images montraient les conditions de travail des femmes ouïghoures dans l'usine de Hubei Haixin et comment, par exemple, elles devaient assister chaque semaine à une cérémonie pour montrer leur loyauté devant un drapeau chinois. Dans un document, nous avons découvert également que les travailleurs de Hubei Haixin percevaient 1.250 yuans chinois, soit 157 euros par mois.

Un autre document révèle qu'en janvier, en raison des indices croissants de travail forcé dans l'usine, un distributeur suédois a demandé à Hubei Haixin de cesser de faire travailler des Ouïghours. Le fabricant chinois a promis de renvoyer les Ouïghours chez eux dès l'expiration de leur contrat en mars. Mais les femmes ouïghoures ont continué à travailler jusqu'à la fin du mois de septembre. Dans une lettre qu’un vent favorable nous a fait parvenir, le fabricant chinois affirme qu'en raison de la crise du coronavirus et des périodes de confinement, les femmes n’ont pu rentrer chez elles plus tôt. Malgré tout, les distributeurs suédois et européens ont continué à distribuer les masques de Hubei Haixin.

Choqué

Qui était chargé de la distribution des masques de Hubei Haixin dans notre pays? "J’ai été choqué par ces constatations et j'ai immédiatement demandé que l’on retire ces masques buccaux de notre site web", répond le responsable de la pharmacie en ligne belge qui les vendait. "Nous avons également contacté le fournisseur pour connaître le fin mot de l’histoire. Nous avons simplement acheté ces masques par l'intermédiaire du grossiste Cophana, qui fait partie du groupe McKesson. Nous y achetons toujours nos produits pharmaceutiques et nos médicaments. Cophana a des masques Hubei Haixin en stock, il suffit de les commander."

"Je vends ces masques, mais je ne comprends pas le chinois."
Une pharmacienne en Belgique

Ces masques se sont-ils aussi retrouvés dans les pharmacies physiques de notre pays? Nous entrons au hasard dans une pharmacie installée dans une petite commune flamande et nous faisons le test. Leur arrive-t-il de vendre des masques chirurgicaux de la marque Hubei Huaxin ? La question surprend, car même les pharmaciens ne connaissent pas les fabricants chinois. Aucun client ne demande une marque spécifique lorsqu'il achète des masques jetables. La sympathique pharmacienne vérifie dans sa réserve et trouve rapidement une boîte de 50 masques Hubei Haixin.

Que pense notre pharmacienne du fait que ces masques aient été fabriqués sous la contrainte par des Ouïghours? "Je pense que ce serait très triste si c'était vrai", confie-t-elle. "Nous les recevons de notre grossiste. Je suis persuadée qu’il n’est pas au courant, sinon il ne les vendrait pas. " La pharmacienne nous montre d'autres boîtes de masques chirurgicaux qu'elle vend actuellement. Ces boîtes ne comportent que des caractères chinois. "Je vends ces masques, mais je ne comprends pas le chinois, explique-t-elle en riant. Sur les boîtes, seule une inscription sur un logo est romanisée: "Jiangsu Province Jian’erkang". Il s’agit du nom d'une autre usine située dans une province chinoise de l’est du pays.

McKesson et Hubei Haixin unis dans le silence

Comment la pharmacienne a-t-elle obtenu ces masques Hubei Haixin? Via Belmedis, qui, comme l'autre distributeur Cophana, appartient au groupe américain coté McKesson. Le groupe emploie plus de 38.000 personnes dans 13 pays européens. Grâce à ses 100 grossistes en Europe, McKesson approvisionne plus de 50.000 pharmacies et hôpitaux. Sa filiale belge Pharma Belgium-Belmedis détient plus de 30% du marché de la distribution pharmaceutique en Belgique et a réalisé l’an dernier plus de 1,1 milliard d'euros de chiffre d’affaires. La société fournit 4.000 pharmacies dans notre pays, qui sont approvisionnées jusqu'à trois fois par jour à des heures régulières.

Les sociétés belges du groupe McKesson peuvent-elles nous garantir que les masques qu'elles distribuent ici ne sont pas fabriqués par des travailleurs forcés? Et pourquoi ont-elles continué à vendre les masques de Hubei Haixin après les rapports alarmants qui circulent depuis le début de l’année? Les distributeurs belges ont refusé de nous répondre et ont envoyé toutes nos questions au porte-parole européen du groupe McKesson, Ronan Brett, qui nous a fourni la réponse écrite suivante: "McKesson Europe s'engage à être une entreprise citoyenne et à s'approvisionner de manière éthique. Pour collaborer avec nous, les fournisseurs doivent accepter les ‘principes de McKesson en matière de chaîne d'approvisionnement durable’, qui comprennent le respect des lois en vigueur, ainsi que l'adhésion à nos politiques strictes de protection des employés, de préparation aux situations de crise, d'identification et de gestion des risques environnementaux et de protection de l'environnement." Nos questions concrètes sont donc restées sans réponse. Le fabricant chinois Hubei Haixin a refusé de faire le moindre commentaire.

"Sur la liste de nos contrôles, nous avons constaté que nous avions reçu deux chargements de masques Haixin."
Chantal De Pauw
Porte-parole du SPF Economie

Le travail d’enquête de nos confrères étrangers montre que McKesson distribue les masques de Hubei Haixin dans d'autres pays européens, dont l'Italie. Des millions de masques continuent à être commandés, notamment par les Pays-Bas, où les acheteurs se sont laissé convaincre par un récent rapport d’audit positif sur les conditions de travail dans l’usine de Hubei Huaxin.

Aux côtés de McKesson, d'autres distributeurs européens ont vendu des masques de Hubei Haixin en Europe. Certains lots ont été achetés par des gouvernements, notamment en Suède. En Norvège, 700.000 masques Hubei Haixin et 2,3 millions de gants se sont retrouvés dans le stock stratégique du pays par l'intermédiaire d'un autre grand distributeur.

Pas sur la liste des fournisseurs du gouvernement belge

Le gouvernement belge a-t-il également acheté des masques à Hubei Haixin? Après vérification, Wendy Lee, porte-parole du SPF Santé, nous a confirmé que la firme ne figurait pas sur la liste des entreprises chinoises auxquelles notre pays avait acheté des masques de protection.

Mais au SPF Economie, on connaît bien les masques de Hubei Haixin. Le ministère les a même contrôlés. "Sur la liste de nos contrôles, nous avons constaté que nous avions reçu deux chargements de masques Haixin", indique la porte-parole Chantal De Pauw. "Il s’agit en effet de masques de confort ou chirurgicaux. Comme nous ne faisons que des contrôles aléatoires sur les produits, nous ne pouvons pas dire combien de ces masques sont effectivement arrivés sur le marché belge. Dans tous les cas, ils doivent être conformes à la réglementation européenne sur la sécurité des produits. S'ils sont conformes, leur commercialisation doit être approuvée par le SPF Economie et par l'AFMPS (Agence Fédérale des Médicaments et des Produits de Santé, NDLR). Certaines dérogations ont été autorisées pendant la période de crise, mais cette période arrive progressivement à son terme."

Vu que tout le monde dans notre pays – gouvernement comme consommateurs – est satisfait de la qualité de ces masques chinois, personne ne semble donc se soucier de savoir dans quelles circonstances ils ont été fabriqués…

Déjà plusieurs abus démasqués

Depuis l’éclatement de la crise du coronavirus, L’Echo/De Tijd – en collaboration avec d’autres médias européens ainsi qu’avec l’Organized Crimine and Corruption Reporting Project (OCCRP) – a déjà mené plusieurs enquêtes concernant divers abus dans le cadre de la production des masques de protection que nous portons désormais quotidiennement. Nous avons déjà enquêté sur l'escroquerie massive dont notre gouvernement a été victime lors de la première période de confinement et sur la falsification à grande échelle des certificats de masques de protection. Cette fois, nous avons suivi la piste des masques qui sont peut-être fabriqués par des travailleurs forcés en Chine.

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