Entre la Chine et les Etats-Unis, l'Europe prise en tenaille

©EPA

Entre un Président américain impulsif et guerrier, et une économie chinoise fermée qui l’envahit de ses produits, l’Europe se profile comme la grande victime collatérale.

Il a fait les gorges chaudes dans les milieux européens. Mi-mars, un encart publicitaire apparaissait sur la Une du site européen de Politico, journal numérique américain fort consulté à la Commission: "How Europe can lead the AI revolution" ("Comment l’Europe peut prendre la tête de la révolution de l’intelligence artificielle"), un article signé par… le géant chinois Huawei. Le message est piquant. Et il l’est d’autant plus qu’une semaine avant, l’exécutif européen publiait un rapport, le plus agressif en son genre, traitant la Chine de "rivale systémique". Dans un programme en dix points appelé sobrement "EU-China, a strategic outlook", la Commission s’y plaint ("La tendance protectionniste est à la hausse"), et dénonce notamment les difficultés des entreprises européennes "d’accéder aux marchés publics chinois".

Partie de Ping-Pong

• 8 mars 2018

Trump annonce des taxes de 25% sur les importations d’acier, 10% sur l’aluminium

• 22 mars

- Suspension des taxes pour plusieurs pays mais pas d’exemption pour la Chine

- Pékin dresse une liste de 128 produits taxés (15 à 25%)

• 3 avril

- Nouvelle liste de produits taxés à hauteur de 50 milliards de dollars

- Liste d’importations taxées du même montant en Chine

• 6 juillet

- Application des taxes américaines sur 34 milliards de dollars d’importations chinoises

- Réplique sur le même montant en Chine

• 23 août

- Nouvelles taxes pour 16 milliards de dollars de produits

- Taxes à 25% ciblant 16 milliards de biens américains

• 24 septembre

- Taxe de 10% sur 200 milliards de produits chinois

- En Chine, droits de douanes sur 60 milliards de dollars de produits

• 1er décembre

- Arrestation au Canada d’une dirigeante de Huawei, soupçonnée de contournement des sanctions contre l’Iran. Trump et Xi Jinping déclarent une trêve de 3 mois.

• 14 décembre

- Reprise des négociations

• 5 mai 2019

- Trump relève à 25% les taxes sur 200 milliards de dollars de biens et menace de taxer toutes les importations chinoises

• 9 mai

- Début de négociations commerciales sous haute tension

• 10 mai

- Trump fait passer de 10% à 25% les droits de douane sur 5.700 produits représentant 200 milliards de dollars de biens chinois importés

• 13 mai

- La Chine veut imposer des droits de douane sur 60 milliards de dollars de produits américains. Ces nouveaux droits s’échelonneront de 5% à 25%.

• 16 mai

- Washington restreint les équipements étrangers télécoms et cible clairement Huawei.

C’est dans ce contexte fébrile que l’Europe observe, impuissante, la joute commerciale dévastatrice entre la Chine et les Etats-Unis. La poussée de fièvre de ces derniers jours laisse perler quelques gouttes d’inquiétude sur le front de nos chefs d’entreprise. "Nous ne savons pas où cela finira, nous dit Jacques Vandermeiren, CEO de l’autorité portuaire d’Anvers. Il existe un risque de spirale négative qui nuit au port d’Anvers, à l’économie belge et européenne. Malheureusement, cela ne va pas s’arrêter immédiatement et tout le monde est perdant." Le port d’Anvers, plaque tournante des importations et des exportations européennes, ne voit aucune contraction généralisée de son trafic. "Il y a déjà plus de fluctuations du trafic, ce qui indique une agitation du marché, observe néanmoins Jacques Vandermeiren. L’époque des flux commerciaux prévisibles est révolue. Des réserves ont été constituées des deux côtés de l’Atlantique."

"L’époque des flux commerciaux prévisibles est révolue."

Chez Françoise Chombar, de Melexis, une société spécialisée dans les capteurs pour voiture, l’observation est plus nuancée. "Nos produits ne sont soumis à aucun droit d’importation, ni par les États-Unis ni par la Chine, nous disait-elle la semaine passée lors d’une interview auprès de nos collègues du Tijd. Nous ne sommes donc pas directement touchés. Mais les tensions commerciales sapent indirectement la confiance des entreprises et des consommateurs. Ce n’est pas bon pour le monde en général." Pourtant, la guerre commerciale "a des conséquences limitées positives pour Melexis en tant que société européenne. Face aux sociétés américaines, les Chinois pourraient préférer les fournisseurs européens."

Grande gagnante: les oranges siciliennes

Le secteur automobile européen est pourtant particulièrement nerveux. D’autant que les coups de boutoir viennent parfois de directions surprenantes. En juillet dernier, en réponse aux attaques tarifaires américaines, Pékin imposait des droits de douane de 25% sur toute une série de produits en provenance des Etats-Unis, dont les voitures. Parmi les victimes, les constructeurs allemands Daimler et BMW, qui fabriquent des véhicules aux Etats-Unis et les exportent en Chine. À elles deux, ces marques représentent deux tiers des exportations automobiles américaines en Chine. Dont coût pour les consommateurs chinois qui ont vu leurs X5 et X7 favorites augmenter d’un chouïa. Le secteur automobile européen a eu son lot de consolation cette semaine: ce samedi était l’échéance fixée par Donald Trump pour relever les tarifs sur 53 milliards d’euros de voitures en provenance de l’Europe. La décision est désormais postposée de six mois.

©montage L'Echo

Dans d’autres secteurs, ce n’est guère plus brillant, plus singulièrement dans le secteur de l’acier. Et ici, la menace ne vient plus des Etats-Unis, mais de Chine. "Le risque, relève Olivier Joris, directeur Europe et international auprès de la Fédération des entreprises de Belgique, c’est qu’à cause des barrières américaines, la Chine essaie de vendre ses excédents sur le marché européen, en pratiquant une politique de prix au rabais." "Nous sommes entre le marteau et l’enclume! résume Jonathan Holslag, sinologue à la VUB. Les tarifs américains obligent la Chine à trouver des marchés alternatifs. Si on ne parvient pas à la brider, on va assister à un écoulement massif chez nous."

"L’approche abrupte de Trump transforme les discussions en émotion, alors que la sérénité est essentielle."

D’autant que les portes européennes sont grandes ouvertes. Mi-mars, une délégation chinoise emmenée par son chef suprême, le président Xi Jinping, est arrivée en Europe. Au programme: un premier arrêt en… Italie. Tapis rouge, dîner de gala, concert d’Andrea Bocelli, le gouvernement populiste Salvini–Di Maio met les petits plats dans les grands, et signe pour 7 milliards de contrats dans le cadre d’une participation à la nouvelle "route de la soie", un vaste projet de transports de marchandises entre la Chine et ses partenaires commerciaux. Les capitales occidentales apprécient moyennement le cavalier seul de l’Italie. Le vice-Premier ministre Di Maio exulte: "Pour la première fois, des oranges siciliennes pourront arriver en Chine par avion."

Les règles internationales?

Divisée, l’Europe peut-elle nous protéger? Contactée, la Commission nous renvoie au document présenté en mars et aux dix points d’action menant à une relation commerciale plus sereine entre l’Union et la Chine. Selon Jonathan Holslag, ce n’est pas suffisant. "Pour nous, la situation est très compliquée. Le document présenté il y a deux mois est important, mais inapplicable pour l’instant. Comment l’Union européenne pourrait-elle l’implémenter avec les élections à venir, le Brexit, les dissensions entre les pays? Le document répète qu’il faut renforcer l’Organisation mondiale du Commerce pour éviter une guerre commerciale. C’est une ambition noble, mais difficile à appliquer parce qu’elle va prendre trop de temps. Comment rassembler, dans la situation actuelle, des pays comme les Etats-Unis ou l’Inde?"

"Le risque, c’est que la Chine essaie de vendre ses excédents chez nous, en pratiquant une politique de prix au rabais."


Les experts se l’accordent, la première coupable, c’est bien la Chine et son capitalisme d’État. Faut-il dès lors passer par des hausses de tarifs douaniers en Europe, à l’américaine? La manière de Trump ne fait pas l’unanimité. "Son approche abrupte et imprévisible transforme les discussions commerciales en émotion, alors que la sérénité est essentielle dans des négociations aussi sensibles", tempête Bernard Delvaux, patron de Sonaca. "L’idéal, c’est le renforcement des règles internationales, continue Holslag. Mais c’est difficile. Ça fait 20 ans qu’on dialogue avec la Chine (le pays est entré dans l’OMC en 2001, NDLR), ça fait 20 ans qu’il y a des déséquilibres. Chaque fois, le gouvernement chinois nous promet d’ouvrir son marché, de le libéraliser, mais les changements sont toujours minimes."

Les choix de la Chine

Il faut dire que la Chine n’a pas le choix. Le capitalisme d’État, totalement incompatible avec nos standards, tient son économie à bout de bras… financiers. Supprimer les subsides à ses champions comme l’impose l’OMC serait d’abord extrêmement impopulaire (lire ci-contre) mais également suicidaire pour bon nombre d’entreprises. Et la mesure n’aurait pas que des conséquences positives chez nous, le belge Umicore l’a appris à ses dépens. Fin mars, la Chine a annoncé une réduction drastique de ses primes d’achat pour les voitures électriques. Grand fournisseur du marché chinois, ce grand spécialiste de matériaux a reçu la nouvelle de plein fouet, et a drastiquement baissé ses prévisions de résultats. Depuis, le titre est en chute libre.

Pour amadouer son turbulent concurrent, la Chine pourrait réduire son gigantesque surplus commercial vis-à-vis des Etats-Unis. Les États-Unis ont importé pour 539 milliards de dollars de produits chinois l’année dernière, alors que leurs exportations vers la Chine ne représentaient que 120 milliards de dollars. Pour les États-Unis, cela représente un déficit commercial de 419 milliards de dollars. C’est l’argument cher à Donald Trump qui interprète ce déficit commercial, contre la plupart des économistes, comme "une perte pour les États-Unis" qui doit disparaître. Le président Xi répondrait à un argument sans cesse martelé par son homologue américain pour justifier ses décisions. Le scénario est peu probable dans l’ambiance actuelle mais théoriquement possible. Mais la formule pourrait faire des victimes collatérales. Les Chinois achèteraient alors massivement du "made in USA". Aux dépens de qui? Des Européens.

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