tribune

Le chant des sirènes de l'endettement infini

Chief economist à l’Itinera Institute

La théorie monétaire moderne remet en cause les approches orthodoxes de la politique monétaire et du rôle de l’Etat. Mais l'idée est loin d'être sans danger.

En 2019, j’avais publié un article intitulé « L’argent vert doit rester sain » en réaction aux propos d’Anuna de Wever selon lesquels "il n’y a qu’à" faire tourner la planche à billets pour financer les investissements climatiques. C’est évidemment une absurdité pour de multiples raisons et notamment parce que les investissements climatiques devront être perpétués des décennies durant.

Ivan van de Cloot. ©Tim Dirven

En conclusion de cet article, je mettais en garde contre cette théorie novatrice alors mise en avant sous la bannière de la « théorie monétaire moderne (TMM) ». Assez ironiquement, elle ne recèle rien de nouveau mais sa nouvelle livrée ne l’identifie pas comme telle.

Historiquement, j’ai obtenu mon diplôme en étant l’un des rares à avoir suivi la spécialisation en économie monétaire. Les mots de notre professeur néerlandais d’économie monétaire internationale me résonnent encore à l’oreille : à la manière typiquement hollandaise de dire les choses sans mâcher ses mots, il nous avait confié qu’il était inévitable que les mêmes vieilles théories ressurgissent sans cesse sous de nouveaux accoutrements.

S’estimer riche

Il n’existe pas trente-six manières de s’enrichir. En temps de crise financière, l’illusion typique est de croire que les leviers de l’endettement peuvent être perpétués à l’infini. C’est l’option bancaire qui mène à l’instabilité financière.

L’autre voie séculaire consiste à manipuler les institutions monétaires. Ce que préconisent la plupart des variantes de la TMM, c’est en fait que les autorités budgétaires pilotent la politique monétaire et que la banque centrale prenne la politique budgétaire à son compte.

Si l’on pousse le bouchon trop loin, la monnaie finira par être totalement vidée de sa substance.

Mais même un ultra-keynésien comme Paul Krugman concède qu’une telle option montrera rapidement ses limites. On prend volontiers pour argent comptant l’affirmation selon laquelle un gouvernement qui emprunte dans sa propre devise ne peut pas faire faillite. C’est presque tautologique : bien sûr qu’il lui est toujours possible de faire tourner la planche à billets et de contraindre la population à s’en servir. Mais si l’on pousse le bouchon trop loin, la monnaie finira par être totalement vidée de sa substance.

Aveuglement collectif

J’ai dernièrement argumenté sur la chaîne francophone LN24 que le véritable débat porte, en réalité, sur la marge de manœuvre disponible.

D’aucuns affirment que selon l’alignement des astres actuel, cette marge est énorme. Avant que l’inflation ne reprenne de plus belle et que les taux recommencent à grimper, beaucoup d’eau aura coulé sous les ponts.

Il est exact que personne ne peut prédire l’avenir à la perfection. Cependant, quand on affirme que le produit de l’impôt est superflu pour financer les dépenses publiques, il est manifeste que l’aveuglement collectif n’est plus loin.

Aujourd’hui déjà, on constate d’innombrables dérapages mais aussi, parallèlement, des plaidoyers pour pousser les expérimentations - surtout monétaires - encore plus loin.

Suivant une telle lecture, le recours à l’imposition ne sert qu’à contrôler l’inflation. Mais cette position méconnaît, d’une part, le fait qu’une politique monétaire trop souple risque de perturber d’innombrables segments de marché et que, d’autre part, cela crée des attentes qui ne peuvent qu’induire de l’instabilité.

La théorie dispose que l’on peut toujours mettre un terme graduel aux interventions monétaires exceptionnelles. Or, aujourd’hui déjà, on constate d’innombrables dérapages mais aussi, parallèlement, des plaidoyers pour pousser les expérimentations - surtout monétaires - encore plus loin.

Ceux qui s’en tiennent au cours introductif à la macroéconomie imaginent aussi que les critiques l’ont perdu de vue. Certes, un gouvernement dispose d’une marge de manœuvre un peu plus souple qu’un ménage privé, notamment parce que les pouvoirs publics peuvent avoir un certain impact sur les dépenses totales de l’économie et disposent également d’une certaine mainmise sur la création de monnaie. Cela permet souvent de dégager le peu de temps nécessaire pour apporter les adaptations qui s’imposent. Mais cela ne va pas plus loin.

Erreurs de jugement

De même, je ne peux que constater que de nombreux économistes qui maîtrisent peut-être certaines techniques statistiques en vogue aujourd’hui ne disposent pas des connaissances historiques nécessaires pour réaliser combien de fois dans l’histoire ce genre d’expérimentation monétaire s’est soldé par une issue catastrophique.

Chacun devrait réaliser que l’État n’a qu’un intérêt limité à garantir la valeur de l’argent.

Et qu’il faut que quelqu’un prenne le temps de pointer du doigt les erreurs de jugement courantes, qu’elles puissent être qualifiées de néo-chartalisme ou de néo-théories du crédit conscientes, à tout le moins, que les pouvoirs publics n’ont pas le monopole de la détermination de la valeur de l’argent.

Chacun devrait réaliser que l’État n’a qu’un intérêt limité à garantir la valeur de l’argent. L’humanité a appris avec honte et infamie à lier les mains des autorités publiques pour ainsi dévaluer la monnaie. Apparemment, c’est là une leçon que nous devons réapprendre à l’aube de ces années ’20.

Ivan Van de Cloot
Economiste en chef Itinera Institute

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