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"Les diplomates belges ont toujours favorisé les relations commerciales"

Washington, 20 novembre 1961. Le président John Kennedy reçoit Paul-Henri Spaak et l'ambassadeur de Belgique aux Etats-Unis, Louis Scheyven. Les Etats-Unis veulent que la Belgique mette tout en oeuvre pour réduire la sécession du Katanga.

Les diplomates sont au service de l’État. Mais pas seulement. Les ambassadeurs belges ont souvent servi de relais à la prospérité du pays.

Ambassadeur de Belgique en Pologne et professeur à l’UCL, Raoul Delcorde est un passionné de relations internationales et de tout ce qui concerne la diplomatie. Après avoir publié récemment un livre sur l’histoire de la diplomatie belge, il évoque avec "L’Echo" l’importance de la fonction économique jouée par nos diplomates sur le terrain.

Peut-on résumer en quelques grandes étapes l’évolution de la fonction diplomatique en Belgique?

Raoul Delcorde: Ce sont des étapes qui épousent l’histoire des relations internationales de notre pays. La Belgique a eu très tôt le souci d’avoir une représentation à l’étranger. Et pas seulement dans les pays voisins. On a par exemple ouvert assez rapidement des missions diplomatiques à Washington et à Saint-Pétersbourg. Mais ce qui a été particulièrement original dans l’histoire diplomatique belge, c’est le développement rapide d’un vaste réseau de consuls honoraires, des agents non rémunérés.

Pourquoi avoir privilégié cette fonction?

Delcorde:  Le principal souci de Léopold Ier a été de faire reconnaître la Belgique et ses intérêts économiques par les grandes puissances. La mission de ces consuls est donc essentiellement commerciale. Le Belge a eu très tôt la fibre exportatrice. Ces agents venaient du monde des affaires et devaient faciliter la présence des produits et des entreprises belges à l’étranger. On constate d’ailleurs qu’au début de la Belgique, des relations commerciales ont souvent été établies avant la mise en place de relations diplomatiques.

Vous dites que le statut de neutralité de la Belgique lui a permis de développer la face économique de la diplomatie parce qu’elle n’était pas attendue sur le terrain politique comme les autres grandes puissances…

Delcorde:  Effectivement. Le fait que les grands pays ne nous perçoivent pas en tant que puissance impérialiste a aidé à développer les relations commerciales. Pour ne citer qu’un exemple, sous les règnes de Léopold II et Albert Ier, nous avons organisé tout le système douanier en Perse, alors qu’elle était assujettie aux Britanniques et aux Russes. Mais le Shah de Perse a pensé à la Belgique, pays neutre, qu’on ne pouvait pas soupçonner de quelconques visées impérialistes pour organiser les douanes. Ce statut nous a donc bien servi. Mais il faut aussi garder à l’esprit qu’à la fin du 19ème siècle la Belgique est une des premières puissances industrielles mondiales. Il est normal qu’elle cherche à développer les débouchés pour ses entreprises. C’est l’époque d’une véritable "diplomatie des chemins de fer". Des industriels belges ont construit la ligne de chemin de fer Pékin-Hankou de 1.200 km qui nous a notamment permis l’ouverture d’une mission diplomatique en Chine. Nous avons ensuite construit le premier tronçon de chemin de fer en Perse et livré des tramways dans plusieurs capitales d’Amérique du sud. Au 19ème siècle, nous étions reconnus en tant que leader dans les transports publics, ça a bien servi nos intérêts.

Peut-on dire que c’est Léopold II qui a permis à la Belgique d’obtenir un véritable statut international?

Delcorde:  Il a compris très tôt qu’il fallait ouvrir des missions diplomatiques dans des pays lointains comme la Chine, le Japon, l’Egypte ou la Perse. Son objectif était d’assurer un rayonnement international à notre pays. Il ne s’agit plus seulement de faire reconnaître la Belgique mais d’obtenir une forme d’influence. Avec lui, la diplomatie glisse progressivement de la sphère économique vers le politique. Tout son génie est de lier une grande puissance industrielle à un projet diplomatique. Il soutient les grands capitaines d’industrie comme Empain en Egypte ou Franqui en Chine dans l’espoir de pouvoir inviter de grandes délégations chinoise, égyptienne, iranienne ou autre et ainsi de faire de son pays une puissance qui compte. La Belgique, qui est devenue une puissance coloniale, prend aussi part aux grandes conférences. Elle est autour de la table à la Conférence de Berlin et sera aussi très présente à la Conférence de Versailles au lendemain de la première guerre mondiale.

C’est un tournant dans la diplomatie…

Delcorde:  Oui, après 1918, les rapports de force changent. En Belgique, on se rend compte que, même si on a conservé notre statut de neutralité jusqu’à la fin des années 1930, il allait falloir se profiler de plus en plus vers la diplomatie multilatérale. On l’avait déjà constaté lors de la Conférence de Versailles. En Belgique, cette tendance sera encore plus marquée après la seconde guerre mondiale. La Belgique joue à fond la carte de l’Europe et se montre très présente au sein de l’Otan ainsi qu’au niveau de l’ONU dont le premier président de l’Assemblée générale fut, rappelons-le, Paul-Henri Spaak. C’est donc une nouvelle orientation. Mais ça ne veut pas dire que la diplomatie économique ou les intérêts bilatéraux disparaissent totalement. La diplomatie économique est d’ailleurs revenue au premier plan au début des années 1990. La fédéralisation du commerce extérieur, qui a donné un rôle plus important aux agences régionales en matière de promotion des exportations, a amené les diplomates belges à jouer un rôle de coordinateur à l’étranger.

La formation des futurs diplomates est-elle dès lors particulièrement orientée vers la sphère économique?

Delcorde: En Belgique, l’examen commercial est obligatoire. Concrètement, ça veut dire que les stagiaires diplomates visitent des entreprises, reçoivent une formation notamment au niveau des outils financiers et des pratiques d’exportation. Ils sont ensuite interrogés par des gens venant du monde économiques (FEB, Affaires économiques, etc.). C’est donc du sérieux et, en fait, peu de pays font cela. En France ou en Grande-Bretagne, par exemple, les ambassadeurs ne sont pas armés comme nous pour gérer des dossiers économiques.

En quoi un ambassadeur peut-il aider les entrepreneurs belges à l’étranger?

Delcorde: La gamme des services est relativement vaste. Un ambassadeur, en tant que représentant du Roi, ouvre des portes que l’entreprise, aussi importante qu’elle soit, ne peut pas toujours forcer. Il peut par exemple organiser un déjeuner à l’ambassade entre des représentants d’une société belge et des décideurs locaux pour établir des contacts ou carrément soutenir le projet d’une entreprise belge dans le cas d’une adjudication publique. Cela donne en général de bons résultats.

Nous avons une fonction d’influence, de mise en valeur des atouts de l’entreprise auprès des décideurs économiques et politiques du pays et de création d’un climat de confiance pas toujours facile compte tenu de la situation politique chez nous. En sens inverse, nous avons aussi comme mission de favoriser les investissements sur le territoire belge. Même si les Régions ont leurs propres bureaux, nous avons un rôle à jouer. Il faut cependant être prudent, la situation belge étant un peu compliquée, le rôle de l’ambassade doit être de mettre en valeur l’ensemble du pays, pas une région en particulier.

La décision d’ouvrir une nouvelle ambassade peut-elle être liée aussi à des enjeux économiques?

Delcorde:  Dans certains cas, oui. Lorsque nous avons ouvert une ambassade en Azerbaïdjan, c’était clairement pour des raisons économiques, vu ses réserves en gaz. Il y a environ 5 ans, nous avons aussi ouvert une ambassade au Qatar qui devenait pour nous un important fournisseur en gaz. Mais c’est parfois aussi pour des raisons politiques.

Devez-vous consacrer beaucoup de temps à rassurer sur le fonctionnement de la Belgique?

Delcorde:  Jusqu’à présent, pas trop, mais on ne sait pas de quoi l’avenir sera fait. Nous n’avons pas connu une crise comme la Grèce qui a vécu de graves troubles dans la rue. Jusqu’il y a peu, les gens étaient surtout impressionnés par notre ingéniosité institutionnelle. Aujourd’hui, on se dit qu’il ne faut pas que les crises durent trop longtemps. L

Les diplomates belges, Raoul Delcorde, Mardaga, 2010

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