"On doit repenser l'économie en s'inspirant de la science-fiction"

©Netflix

Le "think tank" Edgeryders est une communauté globale de penseurs, d’entrepreneurs et de chercheurs qui veulent défricher le chemin vers une nouvelle économie au regard des défis sociaux et environnementaux. Pour imaginer un autre avenir plus souhaitable, Edgeryders explore notamment le champ de la science-fiction, en quête d’idées plus radicales et transformatrices.

L’organisation a tenu récemment à Bruxelles un premier "Sci-Fi Economics Lab", où auteurs de SF et économistes ont confronté leurs points de vue. Alberto Cottica, son cofondateur et chef de la recherche, nous explique comment la littérature de SF pourrait nous aider à rénover les sciences économiques…

En quoi les sciences économiques classiques sont-elles défaillantes?
Il y a un mal-être généralisé au niveau des sciences économiques, parce que celles-ci n’arrivent plus à projeter des sociétés qui soient plus désirables. Elles se limitent à expliquer l’existant. Ce n’est pas satisfaisant en cas de crise; or nous sommes en crise climatique. Les sciences économiques dont on a besoin aujourd’hui doivent être multidisciplinaires et non plus mono-disciplinaires: il faut désormais faire intervenir des auteurs de science-fiction, des spécialistes des technologies, des biotechnologistes, des experts des sciences de la vie… Une réflexion à mener notamment à l’université, où il faut repenser la manière d’enseigner l’économie.

Quelles idées-forces la journée d’étude consacrée à Bruxelles à l’apport de la science-fiction à l’économie a-t-elle fait émerger?
Ce laboratoire a délivré trois résultats.

Les sciences économiques n’arrivent plus à projeter des sociétés qui soient plus désirables.

Un, le concept a été validé.

Deux, il est désormais possible d’orienter davantage les parcours de carrière des économistes vers la politique publique plutôt que vers l’académique. Les politiciens, les gouvernements, l’Union européenne ou la Banque mondiale rencontrent des problèmes concrets et, dès lors que l’orthodoxie économique n’est plus capable de les résoudre, ils sont poussés à chercher les réponses ailleurs; pour la pensée hétérodoxe, il y a là un espace à investir.

Trois, au plan méthodologique, la nouvelle science économique sera faite de recherches sur le terrain. Et dans ce cadre, il est plus fructueux d’étudier les expériences économiques alternatives qui existent déjà: ce sont les écovillages, les monnaies locales, les communautés fonctionnelles… Toutes ces expériences forment des morceaux d’une nouvelle économie en devenir. En les étudiant, on peut arriver à concevoir une théorie plus complète. Dans les années 2000, l’Américaine Elinor Ostrom (prix Nobel d’économie avec Oliver Williamson en 2009, NDLR) a développé plus avant la théorie des "communs": elle a fait une étude de cas en examinant comment, à travers plusieurs siècles, ont été gérées les ressources sans la présence d’un gouvernement. Elle en a tiré une nouvelle théorie de la gestion des biens communs. Une même approche serait utile aujourd’hui.

Où est l’apport de la littérature de science-fiction dans ces trois résultats?
La science-fiction a, entre autres, pour objectif de nous expliquer comment nous vivrions dans un système économique entièrement différent. Avant d’investir dans une politique publique, on doit se demander si nous voulons vivre comme cela, si telle situation politique fictionnelle est souhaitable ou non. La SF libère la pensée et élabore avec une logique interne solide des économies fictionnelles qui pourraient exister.

La SF a entre autres pour objectif de nous expliquer comment nous vivrions dans un système économique entièrement différent.

Les économies fictionnelles pourraient par ailleurs nous servir pour décider quelle société est désirable et où nous voulons aller en tant que civilisation. On parle beaucoup actuellement d’un "Green New Deal", mais personne ne sait exactement ce que cela représenterait de vivre dans un tel monde. Alors que tout cela reste abstrait, la SF rend le projet très concret. En ce sens, les sciences économiques doivent devenir plus inclusives et plus indicatives. Relisez Karl Marx: il écrivait à la fois pour les économistes et pour les gens normaux, alors qu’aujourd’hui, les économistes n’écrivent plus pour les seconds.

La SF a cependant peu exploré la question climatique…
Oui, évidemment, mais on a assisté ces dernières années à l’émergence d’un nouveau genre de SF, la "Cli-Fi", pour "Climate Fiction". Il s’agit, par exemple, de voir comment on vivrait au Colorado en cas de désertification et de manque d’eau: y aurait-il une guerre pour le contrôle des réserves d’eau? La SF est plus rapide que les sciences économiques. Les auteurs de SF commencent à mener ce genre de réflexion alors que les économistes ne s’y intéressent pas encore.

Pouvez-vous nous citer des auteurs de SF inspirants?
Bien sûr: Cory Doctorow, Bruce Sterling, Neal Stephenson, Peter Watts, Paolo Bacigalupi (1)… Certains auteurs du passé ont été prophétiques, mais n’ont pas été pris au sérieux. Toutefois quand vous les combinez avec l’économie, vous obtenez un puissant "combo": la force spéculative de l’écrivain et la rigueur intellectuelle de l’économiste.

Quand vous combinez la science-fiction avec l’économie, vous obtenez un puissant "combo": la force spéculative de l’écrivain et la rigueur intellectuelle de l’économiste.

Et au final, pour quoi vous battez-vous?
Nous avons besoin d’une économie différente. On nous impose aujourd’hui de développer une économie circulaire dans un cadre bâti sur le produit intérieur brut: c’est incompatible.

Bâti sur le PIB et la croissance…
Oui, mais cela dépend de ce qu’on entend par "croissance". La croissance de quoi? Il y a une réalité physique: on ne peut pas croître à l’infini sur une planète finie. Les économistes classiques ont en tête la croissance des matières premières et de l’énergie. Cela va à l’encontre de théories nouvelles qui ne mesurent plus le niveau de production d’acier, mais le bonheur humain: on peut être plus heureux avec moins de ressources matérielles.

(1) Voici, à titre indicatif, un titre de roman par auteur cité: "Little Brother" (Cory Doctorow, 2008), "Les Mailles du réseau" (Bruce Sterling, 1988), "Cryptonomicon" (Neal Stephenson, 2000), "Starfish" (Peter Watts, 1999), "The Windup girl" (Paolo Bacigalupi, 2009).

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