Pour le "meilleur banquier central du monde", un remake de 2008 sera évité

©Kristof Vadino

Le Libanais Riad Salamé est qualifié de "meilleur banquier central du monde". Il surfe sur les crises.

C’est sans doute le gouverneur de banque centrale le plus ancien de la planète financière. Riad Salamé est devenu gouverneur de la Banque centrale du Liban en 1993 et son mandat a été prolongé à quatre reprises, soit au total un quart de siècle passé à la tête de l’institution. C’est aussi l’un des meilleurs banquiers centraux, si pas le meilleur, dit-on.

Il a été élu "Meilleur gouverneur de banque centrale dans le monde" en 2006 par le magazine Euromoney et "Banquier central de l’année 2009" par The Banker. Il fait plus que jamais figure d’ancre de stabilité dans ce pays tourmenté du Proche-Orient. Surtout, il a réussi à éviter l’écueil des produits "subprimes" dès 2004. Il fait ici quasiment office de visionnaire.

"En 2004, j’ai sorti une circulaire empêchant les banques libanaises d’acheter des produits subprimes. Je n’étais pas convaincu par ces produits, on ne savait pas qui était le débiteur, quelles étaient les garanties… Plus tard, il s’est avéré qu’une bulle immobilière s’était formée. Heureusement, nous avions déjà pris les devants avec nos banques. Et cela a servi le pays" nous confie Riad Salamé, 68 ans, alors qu’il était de passage à Bruxelles.

Ancien de Merrill Lynch

Son passé de banquier privé l’a sans doute aidé à mieux percevoir les risques des subprimes. Entre 1973 et 1993, il a travaillé pour la firme Merrill Lynch, à Beyrouth et à Paris, où il était conseiller financier. "J’ai connu pas mal de crises financières, notamment la crise des junk bonds dans les années 80 où il existait le même engouement pour des produits financiers non garantis. Ce que nous avons voulu au Liban, ce sont des banques commerciales qui ne s’engagent pas dans des opérations spéculatives. Car si cela tourne mal, on risque de faire perdre de l’argent aux déposants. La spéculation n’est pas la vocation d’une banque commerciale dont le modèle doit être ennuyeux: collecter des dépôts et octroyer des crédits. Malheureusement, dans le cas des subprimes, le monde entier avait succombé à cette spéculation. C’était comme le Titanic où l’orchestre a continué à jouer jusqu’au bout."

Doit-on craindre aujourd’hui une répétition de la crise de 2008? "Je ne le pense pas car la philosophie des banques centrales a changé. Le choc de 2008 a été énorme. Aujourd’hui, les banques centrales sont mieux avisées, elles agissent par anticipation. À l’époque, l’orthodoxie supposait de ne pas injecter des liquidités pour sauver des institutions ou pour stimuler l’économie. Ce sont les taux d’intérêt qui constituaient la seule arme monétaire. Mais aujourd’hui, les taux sont à zéro un peu partout dans le monde. Les banques ont initié les opérations d’assouplissement quantitatif (QE) où elles achètent des titres sur le marché. Elles ne craignent plus de mettre de la liquidité sur le marché. Elles ne s’inquiètent plus trop de l’inflation car cette dernière n’est pas présente. L’inflation n’est donc plus leur objectif principal. Elles s’inquiètent bien davantage de l’emploi et de sauvegarder le système. Pour toutes ces raisons, je ne crois pas une répétition de la crise de 2008".

"Aujourd’hui, les discours techniques et rationnels ne sont pas appréciés par les politiques."

Riad Salamé est un observateur attentif des évolutions monétaires aux Etats-Unis. Normal, dans la mesure où la livre libanaise est directement rattachée au dollar. "L’économie libanaise est dollarisée. 70% des dépôts bancaires sont en dollar. Et 75% des transactions dans l’économie se font en billet vert. Plus les taux d’intérêt montent aux USA, plus le Liban est obligé de remonter ses propres taux". En moyenne, les taux sur les dépôts sont actuellement de 9% en livres libanaises et de 6% en dollars. Le mouvement de pause sur les taux observé la semaine dernière par la Federal Reserve (Fed) devrait donc soulager le pays.

Comment perçoit-il les pressions exercées par Donald Trump sur Jerome Powell, le président de la Fed? "Vous savez, de telles pressions existent un peu partout. Mais, en tant qu’institutions indépendantes, les banques centrales doivent pouvoir réagir quand elles voient que l’intérêt du pays diverge des intérêts politiques. La tâche d’un gouverneur de banque centrale n’est pas aisée. La société a changé, le populisme gagne du terrain. Les discours techniques et rationnels ne sont pas appréciés par les politiques. Mais les banques centrales sont précisément là pour faire le contrepoids à des comportements irrationnels", insiste celui qui s’est dit impressionné au cours de sa longue carrière par plusieurs banquiers centraux, comme Jean-Claude Trichet, Mark Carney mais aussi Guy Quaden, qui est un ami.

Concernant le Liban, la constitution d’un gouvernement à la fin de la semaine dernière après plus de huit mois de blocage constitue une bonne nouvelle. La mise en place de réformes va permettre de débloquer les 11 milliards de dollars promis lors de la conférence internationale d’aide organisée en avril 2018 par la France.

Ni rééchelonnement de la dette, ni dévaluation

En janvier, l’agence Moody’s avait encore dégradé la note du Liban, signalant un "risque de crédit très élevé". La dette publique culmine en effet à près de 150% du PIB, soit l’un des taux les plus élevés au monde. Mais pour Riad Salamé, il n’est question ni de restructurer la dette, ni de dévaluer la livre libanaise.

"Il faut bien regarder la nature de la dette libanaise. 40% de la dette est aux mains de la banque centrale. Nous n’allons pas non plus dévaluer la monnaie libanaise car notre économie est dollarisée. Le pouvoir d’achat des Libanais est calculé en fonction de la conversion en dollars. Par ailleurs, nous n’avons pas beaucoup d’exportations. Surtout, nous risquerions de perdre la confiance des déposants. Le Liban vit grâce aux transferts de la diaspora libanaise. C’est elle qui via ses transferts finance le déficit de la balance commerciale".

Pour le petit pays qu’est le Liban, le coût des réfugiés en provenance de la Syrie voisine est énorme. Les 1,5 million de réfugiés représentent 25 à 30% de la population. "La Banque mondiale a évalué le coût direct à presque 1 milliard de dollars par an. Mais si on tient compte des effets indirects, la facture en six ans de guerre syrienne est de 14 milliards de dollars". Le tourisme au Liban a souffert tout comme le marché immobilier et la croissance économique s’est tassée. Dans ce contexte, la formation d’un gouvernement était plus que jamais une nécessité. C’est désormais chose faite.

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